Vouloir tout dire…

Un jour, on se lance, on écrit. La gestation est plus ou moins longue, les journées des uns sont plus courtes que celles des autres, mais on écrit. Qu’on ait quinze ans ou soixante ans. Un défaut fréquent à ces premiers écrits, qui conduit à l’échec sur le plan éditorial, est de vouloir TOUT DIRE. Je me rappelle de mon premier manuscrit, qui faisait un million de caractères. Un million ! La bête pesait son âne mort, il m’a coûté une fortune à imprimer, relier, envoyer à une dizaine d’éditeurs. Evidemment, en retour, j’ai pu commencer ma collection de lettres de refus.

Il faudra que je fasse un billet sur la mythique « lettre de refus » des éditeurs. Le sujet est rebattu, c’est comme une chanson d’Alain Souchon ou de Goldman, ça marche toujours, et on se surprend à fredonner.

Donc, un million de caractères. Dans l’édition, on compte en caractères, espaces compris. Depuis le début de ce billet, j’ai déjà consommé : 1 032 caractères, mine de rien. En moyenne, une page sous format livre comprend 1 500 caractères (Voir fonction statistiques sous Word). Il est donc facile de calculer qu’un manuscrit brut de un million de caractères produit un ouvrage de plus de 650 pages.

Le premier écueil, purement technique, est qu’un éditeur quel qu’il soit ne se risquera pas à publier le roman fleuve d’un parfait inconnu. Le risque économique est bien trop grand, même à l’ère où se développe la publication numérique. Sauf dans le cas exceptionnel où on a écrit le nouveau « Mort à Crédit », c’est mort, justement. Le livre est aussi un produit, l’éditeur est un entrepreneur, qui, malgré son statut d’acteur du monde culturel, attend un retour sur investissement. Pas uniquement par appétit de lucre (Ce genre existe, cependant), mais parce qu’une maison d’édition fait vivre des éditeurs, correcteurs, typographes, commerciaux, paie un loyer, etc. Certes, si vous êtes un bouffon des Medias, si vous avez votre rond de serviette chez Hanouna ou Ruquier, une frange du monde éditorial vous accueillera, vous avez un nom qui a une valeur de marque (Dans ce cas, vous êtes arrivé sur ce site par accident). Mais hors de ce cas de figure, si vous êtes, disons, l’auteur sans réseau dans le monde des Medias, vous avez confié le destin de votre œuvre aux services postaux, comme tant d’autres, vous n’avez aucune chance. Un éditeur ne prendra pas ce risque, et n’a probablement pas non plus le temps de passer douze heures à lire l’intégralité d’un texte aussi long : J’ai lu que rien qu’en France, plus de 100 000 manuscrits tournent comme des âmes en peine entre maisons d’édition. Dans le meilleur des cas vous recevrez une lettre d’encouragement, qui vous invitera à « resserrer ». Plus probablement rien.

Le second point important est que effectivement, votre texte est sans aucun doute bien trop long. Dans un premier roman, on veut TOUT DIRE. Qu’on ait donc 20 ans ou 50, c’est toute son expérience de vie, toute sa vision du monde qu’on veut coucher sur le papier. Se mettre à écrire n’est pas naturel, c’est un effort (Même physique), pour le lancer, il faut en avoir vraiment envie, être porté par une force diffuse qu’on sent au fond de soi. Un enthousiasme. Et cet enthousiasme pousse à être trop bavard. C’est le monde entier, la société, la joie, l’amour, la justice, l’injustice, l’humiliation, la tristesse, le remords, le mépris qu’on veut faire entrer dans les pages. On veut faire, inconsciemment un roman-monde, on multiplie les personnages, les intrigues, on parle de tout, de sexe et de mondialisation, de sentiments et d’écologie, que sais-je, selon les fantasmes de chacun, et finalement on ne parle de rien, on survole et on égrène des banalités. Le piège est de produire un travail décousu, bavard, mal agencé, long et lourd. Jonathan Franzen a écrit « Les Corrections », et c’est un roman formidable, et on se dit qu’on aimerait bien produire une œuvre de ce tonneau. C’est ce genre de livre qui est souvent le déclic de l’envie de s’y mettre (Dans mon cas, ce fut « Le Monde selon Garp »). Mais tout le monde n’est pas Jonathan Franzen. Tout le monde ne peut pas l’être TOUT DE SUITE. Ecrire un roman aussi riche et complexe demande une extrême maîtrise, des années de travail par où sont passés tous les grand auteurs, Jonathan Franzen, Philip Roth, John Updike… Leur notoriété ne doit pas faire croire que ces gens-là n’ont pas répété leurs gammes dans des petits matins froids et solitaires.

En conclusion, il faut commencer simplement : Aborder un sujet modeste, s’y tenir, et le dérouler. Même le fait le plus anodin peut, s’il est bien traité, délivrer des vérités universelles. Ne pas faire long, limiter le nombre de personnages, prendre un sujet qui bien sûr tient à cœur, mais qui n’a pas la prétention affichée de renverser cul par dessus tête la société. S’il questionne, et tous les bons livres questionnent, il le fera mine de rien, habilement. Simenon disait que le personnage de roman, c’est « l’homme de la rue qui va au bout de lui-même ».

Suivez cet homme à travers la ville, tout simplement, ne vous préoccupez pas du reste. Si vous avez quelque chose à dire, les mots vous trouveront. Et sans long discours.

 

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

2 Comments

  1. sirandane
    2 octobre 2018
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    …eh bien, je vais lire « Le monde selon Garp ».
    Moi, ce qui m’a donné envie d’écrire, c’est « Le Club des Cinq en randonnée ». Sans blague. Je le relis encore. Il y a une description terrifiante de marais, de trésor dans un lac, de méchants qui parlent dans la nuit, une homonymie entre un des héros et un prisonnier évadé qui se cache…Tout quoi.

    • bfoglino
      2 octobre 2018
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      Ah ça a été une déception à la relecture. Enfin, relative. C’est une histoire qui emporte, c’est sûr. Cela vient peut-être de la traduction, j’ai accroché sur le style, que j’ai trouvé plat. Et puis, on change aussi.
      Mon premier vrai livre, avec couverture cartonnée et tout le toutim : « Fantômette contre Fantômette », bibliothèque Rose…

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