Vitesse de libération

Mon histoire décolle, et je crois que sauf catastrophe imprévue, j’irai au bout.

On a écrit déjà tout et son contraire sur le processus créatif. Alors tout est vrai et rien n’a valeur de principe. Sur la confection d’un roman, les gens avec qui je discute ont tous leur façon de faire. Il y a ceux qui tirent des plans détaillés, et rédigent ensuite entre les têtes de parties (Je crois que c’est Corneille qui disait « Mon plan est fait, ma pièce est finie, il ne reste qu’à l’écrire »). Ceux qui ne touchent pas un crayon pendant des mois, mais écrivent dans leur tête, couchés sur un canapé, dans leur baignoire, assis sur un banc… un jour, ils se lèvent, et crachent leurs 180 feuillets d’un trait jusqu’au mot « FIN ». Je connais une veinarde comme ça. Pour ma part, je suis incapable de faire un plan. Ca commence comme une histoire de Coluche, « C’est l’histoire d’un type… ». Si le début me plaît, je continue, et les contours alors se précisent, je sais très vaguement où je vais. Et puis, très souvent, la plupart du temps, il se passe quelque chose de bizarre, vers la page 30 ou 40 : Le truc m’ennuie. C’est brutal, du jour au lendemain, du soir au matin, plutôt. Un matin, je pense à mon texte, et il m’ennuie. Une espèce de torpeur, de léthargie devant cette bouillie encore incertaine. Je le relis, ce n’est pas mal, pas forcément mal à mon sens, veux-je dire. Mais… Comme un voyage qu’on a eu envie de faire, mais voilà, soudain, la destination fait bailler. On a l’impression qu’on en rentre tout juste. C’est assez bizarre, comme sensation. Rien n’est encore écrit, mais tout semble prévisible, les personnages aussi emmerdants que les participants à un séminaire d’entreprise, et on ne sent pas au fond de soi l’énergie suffisante pour tenir le rythme nécessaire pour en faire une histoire intéressante. En physique, il existe une vitesse dite de libération, qui est celle que doit atteindre un corps pour échapper à l’attraction terrestre. Elle est de sept kilomètres seconde. En deçà, une fusée s’écraserait lamentablement. C’est un peu ça. L’histoire décolle ou pas, on sent dans le texte et un jour on sait ou pas s’il s’arrachera à la morne et universelle pesanteur.

Mes fabrications s’écrasent plus souvent qu’un missile nord coréen. Alors je jette, ou plutôt je classe dans un dossier appelé « Impasses », qui, ma foi, contient bien une cinquantaine d’items, désormais (Il faut les garder, car ils contiennent souvent du matériel de récupération intéressant, genre la vieille antenne de radio qui fera un tuteur convenable pour une plante en pot, ce genre de choses, parfois on écrit des choses justes, mais on se trompe d’histoire). Celle que j’écris, je sais désormais qu’elle a passé cette barrière. Une espèce de poids qui disparaît, et la sensation qu’on va désormais bien cohabiter ensemble, que le rythme est pris, que le roman ne parasitera plus trop la vie (Ceci est relatif pour les proches qui doivent se taper quelqu’un qui a soudain des absences, plaque tout pour aller griffonner dans un carnet, se fout en colère pour un rien et refuse les invitations) et inversement. Même sans encore savoir comment finira l’histoire (je n’en ai aucune idée, juste un état d’esprit) Cela ne signifie pas que ce sera un roman du tonnerre, un truc révolutionnaire. Ce sera peut-être mauvais ou sans intérêt pour la majorité des lecteurs (Ce qui n’est pas la même chose). Mais Il aura sa musique. Le tempo, c’est le plus difficile à trouver et à tenir sur la distance. L’histoire se déroule, les personnages, agissent, pensent, il leur arrive des bricoles, le temps s’écoule, mais l’histoire qui tient c’est celle qui a un gimmick silencieux sous le monde mouvant du dessus, un thème, fixe, qui revient, lie sans s’entendre ce qu’on donnera à lire. Musique, couleur, atmosphère, chacun le définit comme il le sent, ce truc, celui qui fait continuer, avec la peur au ventre de le perdre en route.

Après c’est Bach ou David Guetta, on fait ce qu’on peut, c’est cet abruti de lecteur qui jugera, ce blaireau des deux sexes qui corne les pages, laisse tomber de la crème bronzante sur cet adjectif qui fut si difficile à débusquer, vous dénigre dans son blog, lorsque la chose aura une couverture, sur le cul son tatouage ISBN, qui garantit que, c’est un livre, publié, à compte d’éditeur, de littérature, française qui plus est, qui dormira éternellement sur les rayons de la Bibliothèque Nationale, longtemps après que les cendres de l’auteur se seront libérées dans l’éther, recomposées en atomes divers, pour créer autre chose dans un autre petit coin de l’univers.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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