Vider sa bibliothèque

Longtemps j’ai entassé les livres. Lorsque j’ai commencé à travailler, je devais en avoir trois cents. Et puis, en gagnant ma vie, j’ai pu en acheter en plus grande quantité. La bibliothèque s’est remplie. J’ai acheté une autre bibliothèque, que j’ai remplie aussi. Les livres ont commencé à ramper dans le couloir, monter en piles au pied du lit. Je ne pouvais pas entrer dans une librairie sans ressortir avec deux ou trois bouquins. J’en achetais bien plus que ce que je pouvais absorber, mais je me promettais de lire tel ou tel chef d’œuvre plus tard. Les « rentrées littéraires » me faisaient les poches, si j’ose dire… Je revenais du Salon du Livre, où je me rendais chaque année comme lecteur, avec des sacs de livres ornés de la petite étiquette ronde qui change de couleur chaque année. Maintenant j’y signe, c’est un peu différent, on connaît la musique, on regarde les autres, on écrit quelques mots en dessous de l’Incipit, on regarde son livre partir, on se demande où il finira.

J’aimais me rendre devant ma bibliothèque comme on se rend chez un libraire. Fouiner, y faire des découvertes, effleurer des couvertures en quête de la bonne lecture du moment. Flâner devant sa bibliothèque un jour de pluie, en ayant l’embarras du choix est un plaisir délicat.

J’ai dû atteindre les trois mille bouquins. La bibliothèque grossissait. Je lançais plus d’étagères vers le plafond, comme les Tycoons des chemins de fer lançaient leurs voies ferrées vers les territoires vierges de l’Amérique. J’ai atteint le plafond.

Un jour, la présence muette de ces milliers d’ouvrages dans mon dos, accumulés depuis mes années d’étudiant s’est faite oppressante. Et moi, j’écrivais, je rajoutais des lignes à cet immense discours enfermé sous de multiples couvertures.

Je les ai comptés, tous ces livres. Je les ai pris, un à un, époussetés, l’un après l’autre, ouvert. Certains me rappelaient des souvenirs. D’autres, pas encore lus, ne m’attiraient plus. Certains étaient sympas, avec leurs couvertures craquelées de vieux Poches chipés dans la bibliothèque de mes parents. Ces livres de poche avec la tranche colorée, des vieux rouges, qui, avec le temps, ressemblent à du sang au plasma fané. « La Chaussée des Géants », de Pierre Benoît. Oui, je l’ai lu, je n’en garde aucun souvenir. Mais je me souviens de la bibliothèque de mes parents, du mercredi interminable où je l’ai pris. Et je me souviens fort bien de mes parents.

Ce chef d’œuvre de rentrée littéraire, que m’avait fourgué un libraire. Tel ou tel, que j’avais adoré dans une lecture vieille de trente ans. Quel style plat ! Et ces clins d’œil au lecteur… Le doute s’est glissé de reliure en reliure. Quelque chose venait de se casser. Je ne relirai jamais la grande majorité de ces livres. Et au fond, a t’on besoin de tant de livres ?

Alors, j’ai commencé à faire le tri. Décidé à ne garder qu’une centaine de bouquins. Parce qu’au fond, je crois que cent livres remplissent déjà une vie, à condition de bien les choisir. Les livres restent immuables. Mais nous changeons, et disons le, nous vieillissons. Les très bons livres sont ceux qui, à chaque âge de la vie, nous offrent un point de vue nouveau et différent sur nous-mêmes. Les très bons livres sont ceux qui se découvrent et se redécouvrent. Contrairement aux bons vins, aux bonnes guitares, qui vieillissent et évoluent en dehors de nous, c’est nous qui mûrissons, et qui, à chaque nouvelle lecture, venons puiser quelque chose de nouveau et bonifier notre lecture. On ne lit pas de la même manière « L’Etranger » de Camus à vingt ans, trente, quarante… La poésie des « Vagues » de Virginia Woolf offrira sans cesse es reflets différents à celui qui s’engagera dans ce livre difficile. L’Iliade, Mort à Crédit, Carlo Emilio Gadda, Crime et Châtiment, 1984, Des Souris et des Hommes, Le Zéro et l’Infini, Les Corrections, pour ceux qui me viennent spontanément à l’esprit.

Cent livres, cinquante livres, peut-être, oui, pas besoin de plus.

PS : Je ne peux tout de même me résoudre à jeter ceux qui ont été comme ces figures sympathiques, ces gens d’esprit (Plus ou moins) qu’on croise dans une soirée et qu’on a oubliés le lendemain. Les livres ne se jettent pas plus que le pain. Ils sortent de la bibliothèque, et je leur redonne leur chance, dans des squares, sur des bancs de métro, je les propose à des clochards qui s’ennuient. Les trois qui ont fini dans la poubelle jaune sont des poches faméliques d’une certaine Christine A.

J’ai quand même gardé « La Chaussée des Géants ».

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

4 Comments

  1. 30 septembre 2018
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    Très beau texte dans lequel je me retrouve à une moindre échelle.

    • bfoglino
      30 septembre 2018
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      Content qu’il vous ait plu. Ce qui est drôle, c’est que j’ai fini un livre très chouette que je chroniquerai, et qui s’appelle « 1 144 Livres » de Jean Berthier…

  2. sirandane
    2 octobre 2018
    Reply

    Oui, très beau texte qui me laisse admirative. Je n’en suis pas encore là, j’entasse, j’entasse…Longtemps, j’ai voulu avoir tous les livres d’un auteur quand je commençais à le découvrir. Hélas, la plupart sont intarissables et à la longue décevants, mais cette prolixité même est touchante.
    Alors je rêve de classements admirables où chaque livre serait posé à l’endroit juste comme une note sur une portée, je n’y parviens pas; l’entassement me mélancolise, je me promets que je n’achèterai plus que des livres indispensables…
    Ou bien à l’intérieur de la bibliothèque, me constituer une bibliothèque idéale de vingt, cinquante, cent livres ou 1144 ? Je ne sais…je ne suis pas encore assez sage…

    • bfoglino
      2 octobre 2018
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      le coup de tous les livres de l’auteur, on se fait tous avoir 🙂
      C’est comme ça que je me suis retrouvé avec les huit romans d’un type dont j’ai oublié le nom, qui a eu son heure de gloire dans les années 80. Impossible de me rappeler son nom, désormais il écrit des choses très sérieuses sur ses relations avec les esprits dans l’au-delà.
      j’ai lu 10 Amélie Nothomb à la suite aussi. J’en ai quand même gardé un.
      Je suis encore loin des cent ! Malgré tout, il en rentre en douce…

      Impossible de me rappeler du nom de ce type, je l’ai sur le bout de la langue pourtant… Ca va m’occuper tout l’après-midi !

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