Une leçon d’écriture: Mario Rigoni Stern

Voilà un livre que je recommande fortement à ceux qui écrivent ou y pensent. Nouvelles ? Récits ? Chronique ? 6 textes. Une histoire de chasse, un petit fonctionnaire d’un village des confins de la Vénétie qui va passer à Rome l’examen qui lui donnera peut-être une promotion, deux frères qui partent en Amérique après la première guerre mondiale… Dit ainsi, ça ne fait pas forcément envie. En pourtant, ce court livre a la magie des très bons livres, et Mario Rigoni Stern est un grand auteur. Les grands auteurs sont comme les grands guitaristes : Deux bêtes notes seulement, et on sait que l’inconnu qui vient d’empoigner un instrument dans la boutique est un bon. Mario Rigoni Stern est de ce tonneau. Quelques lignes et vous êtes ailleurs. Terminé, vous le reposez lentement sur son rayonnage, il y a un regret, une interrogation jusque dans la main qui se tend. Le regret d’avoir fini, l’interrogation du « Mais comment fait-il ? ».

Mario Rigoni Stern n’est pas un auteur qui retient par un style ébouriffant, qui, chez certains n’est d’ailleurs qu’esbroufe, toujours comme ces musiciens qui cherchent à impressionner par une seule dextérité mais vide d’émotions. Ses phrases sont simples, vont droit au but. La métaphore est parcimonieuse, MRS raconte. Ses thèmes ne sont pas non plus de ceux qui retiennent par la curiosité, l’exotisme qu’ils inspirent : Histoires de paysans, même de chiens (« Alba et Franco »), retour de soldats après la guerre, ronde des saisons. Voici le début de « Une lettre d’Australie », la première nouvelle (Le premier récit ?) du recueil :

« Cette année-là, en 1945, revenaient à la maison ceux qui s’en étaient tirés. Comme certains soirs d’automne reviennent à l’étable les moutons, les vaches, les chèvres, par petits groupes ou isolés, s’en revenaient aussi d’Allemagne, de Russie, de France, des Balkans, ceux que la guerre avait emmenés et épargnés.

 Celui-ci qui s’était trouvé du côté des fascistes se terrait chez lui et n’avait pas le courage de se montrer ; ceux-là qui avaient été partisans parcouraient en chantant le village, un mouchoir rouge et vert autour du cou, et ceux qui rentraient de captivité restaient assis en silence sur le seuil de leur maison à fumer des cigarettes et à regarder les oiseau voler ».

 J’arrivai à pied d’Autriche et dans nos montagnes, c’était le printemps. Mon ami, au contraire, arriva de Prusse eu automne. Par une soirée lumineuse avec les foyards, les mélèzes, les nuages peints en rouge. (…) Et voilà maintenant qu’il était arrivé, mais il ne s’en rendait pas compte ;il regardait alentour toutes ces choses : les montagnes, les prés, la forêt, le jardin et jusqu’à sa maison comme si tout cela était nouveau et frappait sa vue pour la première fois. Du pied il poussa le portillon qui donnait sur la rue et alors il se souvint : un souvenir qui lui revint comme un appel dans le brouillard, oui, c’est ainsi qu’il faisait lorsqu’il revenait jadis le soir d’avoir travaillé à la carrière ; avant qu’arrivât le petit imprimé rose. Pousser le portillon était l’acte ultime et définitif qu’inconsciemment il avait toujours attendu ces années durant et s’il s’était conduit en homme, non en mouton affolé, c’était aussi pour cela et ce qui viendrait ensuite. »

Où est Mario Rigoni Stern dans ce passage ? Alors que la rentrée littéraire déverse ses livres bavards, le secret est peut-être là : Il est absent de son texte. Absent… Bien sûr, il l’a écrit. Ce que je veux dire est que cet auteur met en avant ce qu’il a à dire, et non qui le dit. Lui même, ce qu’il pense, ce qu’il croit, qui il est, il le tait. Son talent est le serviteur du récit. Où est-il ? Dans l’envie un jour de créer une histoire de deux amis qui retournent de la guerre et tente de reprendre leurs vies dans des montagnes peuplées de gibier et encore minées de bombes et autres ferrailles létales. Mais il évite un travers fréquent : utiliser le livre, la littérature comme prétexte à déployer les ailes de son Ego aussi désespérément avide d’entretenir une notoriété que Dracula de sang frais. Parler de soi, directement (Mon cancer de la prostate, la mort de ma femme, mes déceptions amoureuses) ou indirectement, exprimant plus ou moins habilement ses opinions sur divers sujets, de préférence des opinions dans l’air du temps, ou pire, en faisant des clins d’œil à son lecteur, instaurant une fausse connivence qui n’a pour but que de plaire. Rien de tout cela ici. Une histoire, un style simple (Quoi que plus habile au second regard que ne le laisse supposer une lecture rapide), des personnages humbles, paysans, ouvriers, soldats, à l’image de ceux de Steinbeck ou Hemingway.

Il faut lire Mario Rigoni Stern, encore plus si on a l’ambition ou le projet d’écrire. Cette lecture sera bien plus profitable que de se jeter sur ces gravures de mode qu’on voit au cul des bus ou chez Ruquier. De sa voix égale, de ses phrases tranquilles, naît une prose juste, équilibrée et dépouillée, et d’une grande profondeur humaine qui continue de vous suivre la lecture finie. Avec trois fois rien, aucun suspense ni rebondissement, ce grand auteur italien vous prend par la manche et vous emmène avec lui en promenade. Un vrai écrivain, c’est juste cela.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

2 Comments

  1. sirandane
    16 septembre 2018
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    « Un grand écrivain est celui qui est absent de son texte… »
    Oui, c’est une idée à méditer, à ruminer. Absent comme Cézanne dans ses pommes, et absent comme Munch dans ses autoportraits.
    Merci mille fois, pour ce texte et tous les autres.

    • bfoglino
      16 septembre 2018
      Reply

      Sirandane… Je suis donc lu jusqu’à l’île Maurice ? Je suis flatté 🙂

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