Reflets en Eau Trouble, Joyce Carol Oates

Je suis un gros lecteur (Une trentaine de romans par an) et pourtant, je n’avais jamais lu un seul roman de Joyce Carol Oates. Je ne regrette pas cette découverte. Ah, ça non, et « Blonde » m’attend désormais, alors que mon libraire me recommande chaudement « Sacrifice »… Vos suggestions sont les bienvenues.

Reflets en eaux troubles (« Blackwater ») part d’un fait divers réel, celui de Chappaquiddick. Une nuit de juillet 1969, pressé de conclure, le sénateur Ted Kennedy tomba avec sa voiture dans un marécage dans les parages de l’île huppée de Martha’s Wyneyard, au sud de Cape Cod. Il réussit à sortir de son véhicule, mais pas la jeune femme de 26 ans qu’il venait de lever au cours d’une soirée mondaine. Soucieux de sa carrière, il ne prévint pas les autorités, et ne se présentera à la Police que lorsque sa voiture sera identifiée, le lendemain dans la matinée. Entre temps, la jeune femme qui l’accompagnait, Mary Jo Kopechne, se sera noyée. L’autopsie révèlera qu’elle aura agonisé plusieurs heures, le véhicule renversé ayant conservé une bulle d’air.

JCO raconte cette histoire. Plus précisément, elle part de cette histoire, et en fait tout autre chose, en grande romancière.

« La Toyota de location, conduite par le Sénateur avec une impatiente allégresse, fonçait sur une route en terre qui ne portait pas de nom, glissait dans les virages en dérapages ivres, puis sans prévenir, pour une raison quelconque, la voiture sortit de la route, versa côté passager, l’eau noire s’y engouffra et elle disparut rapidement. »

« Est-ce que je vais mourir ? Comme ça ? »

Ceci est l’intégralité du chapitre Un. Pas de mise en place, pas de gradation, et surtout, pas de fausse bonne idée comme faire de l’accident l’acmé du roman. L’accident est là, tout de suite. Kelly Kelleher, 25 ans, et le « Sénateur », qui n’aura d’autre nom dans le récit que ce « Sénateur », plongent dans l’eau noire du marécage.

Le Sénateur est ivre, il est pressé d’attraper le Ferry qui les mènera sur le continent où on lui a réservé une chambre discrète, ce ne fut pas une mince affaire, c’est le 4 juillet.

On dit qu’au moment d’un accident, le temps s’étire étrangement, on dit qu’au moment de mourir, les images fusent, la vie semble se rembobiner. Le roman de JCO est composé d’éclats, nous sommes dans la peau de celle qui ne veut pas croire qu’elle va mourir, et de sa conscience jaillissent des impressions, des images décousues et désordonnées pendant que l’eau noire, qui sent l’égout et le mazout, monte lentement le long de son cou. Elle a compris que le Sénateur, croyant prendre un raccourci, s’est perdu, mais elle n’a pas osé le lui dire. Elle pense à ses parents, qui pourraient être choqués de son attitude, elle se noie et leur explique que le Sénateur a quitté sa femme et qu’elle n’est donc pas une dévergondée. Elle est persuadée qu’il va revenir la chercher, elle a encore en tête leur promenade sur la plage, ses yeux si bleus, l’odeur de bière et de sueur lorsqu’il l’a embrassée. Elle pense qu’elle ne mourra pas, car elle est américaine, décidée et pragmatique, elle ne s’affolera pas. Le Sénateur, pour se dégager de la voiture a dû s’appuyer sur elle de tout son poids, littéralement lui marcher dessus (Elle serre encore sa chaussure de tennis) mais cet homme là, elle le changera en l’aimant. Les impressions, les idées se télescopent dans sa tête, en émerge le portrait d’une société privilégiée et protégée, socialement progressiste par convention ou intérêt. Kelly a écrit sa thèse universitaire sur le Sénateur, s’est engagée dans la dernière campagne démocrate. Elle donne des cours d’alphabétisation à des minorités, mais ne peut s’empêcher de ressentir un mépris ontologique pour ces laissés pour compte. La fête dont elle s’est échappée rassemble des gens comme elle, il y a même Lucius, un afro américain qui aurait pu être une alternative à sa fin de soirée sans l’arrivée surprise du fameux Sénateur. Mais Lucius est au MIT, noir peut-être mais du côté des gagnants, et Kelly, sa famille, ses amis ne sont que des gagnants. Les perdants, eux, sont les sujets des discours, ceux du Sénateur, par exemple, que Kelly rappelle à ce dernier avec conviction et admiration, et le Sénateur la regarde, admiratif et ahuri, car en quelque sorte, comme il l’exprime, dans la bouche de cette jeune femme, ces mots qu’il faut bien répéter lorsqu’on fait de la Politique, ils sont l’air… vivants.

Ce roman n’est pas résumable, et pourquoi le résumer. Dire que c’est le portrait sarcastique d’une très haute bourgeoisie qui fait commerce d’idées généreuses dont ils ne maîtrisent que le vocabulaire serait insuffisant. C’est aussi un roman sur la séduction, ou plutôt dans la façon dont des prédateurs rencontrent des victimes au comportement ambigu. Kelly est plus flattée que séduite de l’intérêt du Sénateur. Lorsqu’il l’approche et « l’évalue » sur la plage, elle se dit d’abord « Pas question ». Et presque simultanément, une petite voix qui susurre : « Et pourquoi pas ? ». La scène où elle est séduite (…L’Amant domine sa proie, les yeux baissés sur elle, son beau visage un peu flou, et la femme lève les yeux sur lui, on ne lui a pas demandé de sourire, elle EST l’invitation vivante, nue… »), est un archétype de rencontre entre un chasseur et une proie où chacun joue le rôle que le destin lui a échu, l’antithèse d’une rencontre amoureuse sincère et vraie… La scène, d’une certaine façon très belle si on en fait une lecture superficielle, révèle en fait la cruauté jubilatoire de l’auteur, qui la tire vers la séquence publicitaire en évoquant un spot pour le parfum Opium !

Ce roman a la curieuse forme d’un kaléidoscope. Les chapitres, courts, se succèdent, sans ordre apparent ni raison, au sein du même chapitre, on passe d’une époque à l’autre, d’un thème à l’autre. Les heures précédant l’accident, l’enfance de Kelly, sa psychologie de jeune femme qui doute d’elle-même, se jette aveuglément dans l’aventure parce qu’au fond elle s’ennuie tout en percevant un danger mal défini, sa peur du qu’en dira t’on et son envie de défier les conventions… Sa psychologie de jeune femme des classes aisées, promise à un brillant avenir qu’elle conçoit comme un dû, soudain arrachée au confort et confrontée à l’impensable : Une mort aussi banale que sordide, atroce et profondément idiote (Ce n’est pas tant l’occurrence de sa mort qui choque Kelly, mais de mourir ainsi, noyée dans une eau glauque et puante). Ce qui pourrait être un épouvantable fouillis coule pourtant de source. Les traits nerveux dessinent graduellement des portraits où ne manque rien et sans surcharges. L’écriture de JCO est étonnante, «puissante », affranchie des conventions traditionnelles du roman. Ses phrases frappent fort et justes. Kelly fait du bénévolat mais n’en parlera pas au Sénateur, car elle sait qu’il sait que:

« … Qu’est-ce qu’un bénévole, surtout s’il s’agit d’une femme?

Quelqu’un qui sait qu’il ne peut pas se vendre »

On va à l’essentiel, mais cet essentiel dit tout.

On sort du livre, on sait qu’on y reviendra. « Reflets en Eau trouble » est une superbe réussite.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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