Quelques réflexions sur la création littéraire

Le 15 février dernier, j’ai rencontré des lecteurs francophiles à l’Alliance Française de Sydney.  Un public nombreux, réactif et agréable, connaissant bien notre littérature et parlant un excellent français. Ce fut un très bon moment. Ci-dessous, les notes du petit exposé que j’avais préparé pour l’occasion, qui aborde un peu tous les sujets et évoque la création littéraire. 

Je suis auteur, j’ai publié cinq romans, aux éditions Buchet-Chastel, le dernier, « Equinoxes », en mars 2018. J’ai dit que ce serait le dernier, et je travaille pourtant sur le 6eme.

Comme 95% des auteurs, je ne vis pas de ma plume, j’ai un métier. La profession d’auteur, en France, et j’imagine à l’étranger, est marquée par la même précarité que les autres métiers artistiques. Acteurs, peintres, musiciens… Pour quelques noms connus, beaucoup d‘anonymes qui tirent le diable par la queue. J’ai eu un oncle acteur de théâtre qui passait plus de temps devant le téléphone que sur les planches…

Sur les 5% d’auteurs vivants de leur métier, la plupart en vivent mal, touchent des revenus que leur fournirait un petit emploi de bureau. Ils en vivent mal, au prix d’heures enchaînés à leurs tables, contraints d’accepter des travaux divers, de « faire des piges ». Ils vivent aussi sous la menace constante de ne plus être publiés, de perdre des rémunérations annexes, comme la chronique journalistique. Sur ce point précis, notons que la montée d’Internet et des réseaux sociaux a porté un coup très dur à la presse, et qu’en France la presse littéraire a quasiment disparu, comme elle a disparu de la télévision.

J’ai commencé à écrire assez tard, un peu avant quarante ans. Disons que j’en avais toujours eu le projet. Il a fallu une circonstance de la vie particulière, un de ces incidents qui vous font comprendre que vous n’êtes assurément pas immortel, pour que je m’y mette vraiment. J’ai envoyé des manuscrits aux maisons d’éditions. Pendant plusieurs années, j’ai essuyé des lettres de refus. Tellement que je pourrais en tapisser un mur ! Et puis un jour, le bonheur de recevoir une proposition de rendez-vous.

Ici, une digression pour aborder ce qu’on pourrait appeler un paradoxe français, très spécifique, je crois, à notre littérature :

En France, on lit de moins en moins. Les ventes de fictions baissent régulièrement, les libraires, encore assez nombreux sont souvent sur le fil du rasoir. Je crois que c’est une tendance mondiale : La lecture est concurrencée par de multiples loisirs qui n’existaient pas encore il y a seulement 20 ans.

Paradoxalement, on écrit beaucoup. Selon la presse spécialisée, il y aurait en permanence 150 000 manuscrits écrits par des postulants à la publication qui « tourneraient » entre maisons d’éditions. C’est un chiffre stable. Interrogez un français quelconque, cette personne vous confiera peut-être qu’elle a toujours eu une idée de roman en tête, voire qu’un ou deux chapitres dorment dans un tiroir depuis des années…

Ce chiffre de 150 000 est considérable si on considère qu’il se publie environ 1 000 roman par rentrée littéraire, et, disons, pas plus de 3 000 sur l’année complète. Et encore, 80% de cette production provient d’auteurs ayant déjà publié. Ce qui signifie que les romans de primo romanciers représentent tout au plus 1% du total des textes présentés. Un ou une inconnu (e), sans contact avec le milieu éditorial, sans réseau, se lance, au travers de l’écriture, dans une entreprise très périlleuse.

Pourtant, chaque année, des dizaines de milliers « d’écrivants » se lancent à l’assaut des citadelles éditoriales, espèrent en forcer les ponts levis et les lourdes portes de bronze. Les gens écrivent, alors qu’ils pourraient se livrer à des activités plus rafraichissantes, plus lucratives ou plus amusantes. Pourquoi ?

En France, et me semble t’il, à l’inverse du monde anglo-saxon, le statut d’auteur est encore nimbé d’un certain prestige. Avoir écrit ne serait-ce qu’un livre vous « pose » socialement. Même s’il s’est peu vendu, a été peu remarqué. Vous êtes une personne intéressante, particulièrement pour ceux qui ont toujours voulu écrire, ou qui ont un bout de manuscrit dans un tiroir. Anthony Burgess dans son autobiographie exprime que le fait qu’il soit écrivain ne déclenchait pas d’intérêt particulier sans son entourage. Stephen King dit de même. Aux Etats-Unis, écrivain est un métier, comme cardiologue ou avocat. En France, même si vous n’en tirez pas de revenus, cette activité est nimbée de prestige.

La publication d’un livre est même le passage obligé pour une carrière politique, ou sa sanctification. Tous les présidents français ont écrit. Des énormes « Mémoires de Guerre » du Général de Gaulle, aux confidences de François Hollande, en passant par Georges Pompidou, qui a publié une Anthologie de la Poésie Française, aux nombreux livres de François Mitterrand. Emmanuel Macron a confié sa fascination pour l’écriture, et laissé entendre qu’il pourrait entamer un jour une carrière d’auteur. Jean-Luc Melenchon, le leader de La France Insoumise, ponctue ses discours de références littéraires, en réel lettré qu’il est. Les Français restent sensibles à la « Culture » de leurs élus ou de ceux qui se présentent à leurs suffrages. Pas un discours politique sans sa référence philosophique ou littéraire. Des qualités de plume et un amour des Lettres sont jugés très positivement chez nos représentants. Une belle citation, d’Albert Camus, de Romain Gary, de Gogol, etc. fait toujours son effet dans un discours. L’atypisme du président Sarkozy, peu porté sur la littérature, et qualifié en certaines occasions de personnage vulgaire, ont certainement joué contre lui.

Cette passion pour la littérature, dans un pays où on lit de moins en moins mais où elle reste un marqueur social, se retrouve dans le nombre incalculable de prix littéraires, concours d’écriture qui existent. La France est le pays des fromages, mais il existe bien plus de prix que de fromages. Chaque ville, ou à peu près à son prix, parfois plusieurs. Même des villages ont leurs salons, où selon l’importance, sont invités des contingents d’auteurs. L’attribution des prix nationaux reste un sujet d’intérêt, même s’il diminue quelque peu, à la fois parce que ces prix deviennent la chasse gardée de la poignée des plus puissants des éditeurs, et aussi peut-être car on ne publie plus vraiment de chef-d ‘œuvres.

Il existe enfin une autre caractéristique du système éditorial français, qui est la quasi absence d’agents littéraires. En France, un inconnu souhaitant être publié ne raisonnera jamais autour de l’utilisation d’un agent, qui semble être l’état naturel du parcours éditorial dans le monde anglo-saxon. On envoie directement son manuscrit à Flammarion, Actes Sud, Albin Michel. Les éditeurs eux-mêmes ne veulent pas d’agents. L’édition reste un monde artisanal, et les éditeurs sont un peu des chercheurs d’or. La plupart aiment fouiller dans le courrier du matin, avec l’espoir de dénicher peut-être « la pépite », un grand texte, un grand écrivain de demain. Ils ne supportent pas qu’un tiers, un agent, fasse un premier tri selon ses critères propres, qui sont d’abord des préoccupations de Marketing. Les aspirants auteurs, de même, ne seront satisfaits que si leur texte est effectivement dépouillé chez un éditeur.

Alors, face à cette frénésie d’écriture, commençons à parler de « création littéraire »

J’ai envoyé donc plusieurs manuscrits avant de me faire éditer, en 2006, avec « Le Théâtre des Rêves ».

J’ai donc essuyé des refus préalables, sur deux textes précédents. Les refus sont difficiles à avaler, vous vous en doutez. Ecrire est du travail, ce sont des centaines d’heures soustraites à la vie, on y met tant de soi !

On en conçoit une forme de frustration. Pour vous consoler, vos proches vous diront que les dés sont pipés, que les éditeurs ne publient que leurs amis, ou des gens du milieu. Ceci n’est pas entièrement faux : Lorsque Lucien de Rubempré essaie de faire publier ses poèmes, le libraire Doguereau les refuse, arguant du fait qu’il n’est pas connu. Il les publie pourtant, lorsque de Rubempré devient journaliste littéraire. Donc, Balzac, dans « Les Illusions Perdues », signalait déjà le fait en 1837 !

On pourrait s’arrêter là, ou pas. Plus positivement, la déception digérée, on peut tenter d’apprendre de ses erreurs. Si 20 éditeurs refusent votre texte, cela ne peut être pour des raisons extra littéraires.

On peut essayer de comprendre ce qui n’a pas fonctionné (Les éditeurs ne le disent que rarement). Se remettre au travail permet aussi de mesurer sa volonté. Fatalement, on doute, on a envie d’abandonner. Dans le petit livre qu’il a publié en hommage à son éditeur, Emmanuel Lindon, Jean Echenoz confie que « Le Méridien de Greenwich », son premier roman publié, était sa dernière tentative après une accumulation d’échecs.

Fatalement arrive la question :

Pourquoi écrit-on ?

Voilà une excellente question, qui, curieusement, reste souvent dans l’ombre, du domaine de l’anecdote. Les exégèses de grands auteurs, les analyses de style, remplissent des bibliothèques. Chaque auteur majeur a ses sociétés savantes, qui compilent la moindre lettre, publient des études sophistiquées, décortiquent avec une patience et une minutie de termites une œuvre entière. Ces chapelles, souvent fort honorables, n’ignorent pas une journée de la vie de leur idole, développent des thèses solides reliant tel aspect de l’œuvre à la personnalité de l’auteur ou de épisodes de sa vie. Mais se demande t’on pourquoi Céline, Proust, Michel Houellebecq un jour ont pris la plume ? On dit que Simenon, qui a écrit plus de deux cents romans, finissait un texte, et à peine ce texte fini, remettait une feuille dans la machine à écrire, et repartait. Pourquoi ? Le « Pourquoi » me semble tout aussi intéressant que le « Comment ».

Le pourquoi est… Le désir

Il n’y a pas de création littéraire ou artistique sans désir. Le désir est la condition de la création. C’est une évidence, mais elles sont parfois bonnes à rappeler. Ecrire pompe énormément d’énergie, requiert une terrible concentration, une forte aptitude à résister aux doutes qui assaillent en permanence l’auteur. Ecrire est un marathon, et un marathonien, au long de ses 41 kilomètres, éprouvera toujours un moment de doute, traversera un épisode de faiblesse, physique et mentale : Comme le disait François Mauriac, « Ecrire un roman n’est pas de tout repos ».

Ecrire n’a rien de naturel. Il faut rester assis de longues heures, à se torturer le dos et l’esprit. Il faut renoncer au soleil dehors, à d’autres distractions. Il faut aller à l’encontre de la nature humaine qui est naturellement grégaire, en s’isolant de ses semblables. Tout cela pour un résultat aléatoire, noircir du papier.

Il faut donc être animé d’un désir qui dépasse toutes les contraintes, tous les obstacles qui vont se dresser sur le chemin qu’il faudra parcourir, et qui n’est même pas encore tracé.

Car le désir est même le préalable à l’écriture dans une autre acceptation : On a d’abord envie d’écrire, sans savoir encore précisément quoi.

Peut-on comprendre d’où vient ce désir ?

Regardons ce qu’en disent certains écrivains :

  • Umberto Eco dit qu’écrire, c’est représenter la vie dans son inconsistance. Selon lui, cette envie est même préalable au sujet retenu
  • Albert Camus nous dit que l’œuvre d’art naît du renoncement de l’intelligence à raisonner le concret
  • Woolf dans ses conférences et études critiques revient souvent sur le désir de représenter la vie dans toutes ses dimensions simultanées, tout en exprimant que cela est impossible

Inconsistance, renoncement, impossibilité… Personnellement, je pense que l’envie de création repose sur une insatisfaction. Une insatisfaction face au monde, une incompréhension de ce dernier, et le sentiment diffus que sous sa surface, se cachent d’autres dimensions mystérieuses. La source du désir de création est probablement une angoisse métaphysique. L’angoisse devant l’absence de sens général du monde et de la vie. Le sentiment d’absurde, au sens d’Albert Camus. La création selon moi, ne provient pas de la paix de l’âme, de la sérénité. On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoires. Le bonheur se vit, il ne se raconte pas.

L’écriture est plutôt une tentative pour atteindre cet état de sérénité, mais une tentative vouée à l’échec, car l’œuvre accomplie n’est jamais parfaite, et ne correspond qu’à une « saison » de notre vie.

Comment passe t’on du désir exprimé à la création concrète ?

Umberto Eco dit que la création commence par une lumière intérieure qui émerge de façon inattendue et n’éclaire encore rien de concret. Le travail de l’auteur est de découvrir ce que cette lumière voudrait éclairer.

En dehors de l’analogie des paroles de Eco avec le début de la Genèse, on peut les extrapoler en disant que le désir est cette lumière, et que l’image est la médiatrice de cette dernière. Une image s’impose soudain. Et le livre va tenter de se bâtir autour d’elle. Eco parle « d’image séminale ». Dans mon roman Equinoxes, j’ai eu avant tout la vision d’une image de bijouterie, sur un front de mer. Et le roman s’est bâti comme à rebours à partir d’elle. Beaucoup d’auteurs partent ainsi d’une simple image : Umberto Eco, encore lui, a dit que le Nom de la Rose est parti de l’image qu’il a eue d’un moine lisant un livre tout en s’empoisonnant. J’entendais il y a quelques années à la radio une écrivaine, Laurence Tardieu, parler de son dernier roman en expliquant qu’elle avait été obsédée par l’image d’un homme roulant trop vite sur une autoroute. Dans un beau livre paru en janvier, « Le Silence de Sandy Allen » (Flammarion) l’auteur, I. Marrier, a été tellement frappée par l’image d’une géante qui participe au « Casanova » de Fellini qu’elle a écrit un roman sur la vie de cette femme atteinte de gigantisme. Stephen King explique, dans « Ecriture, mémoires d’un Métier », qu’il a d’abord l’idée de la fin de ses histoires avant d’en connaître le contenu. Il écrit donc d’abord le dernier chapitre, qu’il ajuste au fur et à mesure que son récit prend corps. Simenon disait que : « Le personnage de roman, c’est l’homme de la rue qui va au bout de lui-même ». Nul doute qu’avant de bâtir la mécanique précise de ses intrigues, le grand auteur belge partait aussi d’une image, d’une impression ou d’un mot saisis au hasard.

Je suis donc convaincu que la création littéraire part plus d’une image fugace, qui s’impose et intrigue, que d’une préméditation théorique. (On peut, bien sûr travailler ainsi. Ecrire un roman « politique », mixer personnages et déroulement comme on élaborerait une recette de cuisine. Le danger est de tomber dans le factice, le manque de vie, et d’ennuyer le lecteur. Albert Camus disait que tout roman à thèse rate son but, en ce sens qu’il veut imposer une vision du monde, celle de l’auteur au lecteur).

Images, Images…

Les auteurs, avant d’être « des plumes », sont peut-être d’abord des yeux. Ils observent. Beaucoup. C’est leur nature qui veut cela. On trouve peu ou même pas d’écrivains qui soient des « décideurs », économiques, politiques. Par tempérament, ce sont plutôt des gens qui se tiennent en retrait, observent et participent peu. Comme le dit mon éditrice, Pascale Gautier, écrire, c’est « vivre moins, observer plus ». Simenon, Céline, Houellebecq, et même Balzac, Flaubert, enchaînés à leurs tables de travail, sont-ils des exemples de vitalité débordante ? Ils peuvent avoir eu pour certains, comme Dostoïevski ou Hemingway, des vies agitées, mais le fond de leur personnalité était dans l’observation inquiète plutôt que dans l’action. Les ravages de l’alcoolisme et le taux élevé de suicides dans le monde littéraire démontrent selon moi des natures dans l’ensemble « inquiètes ».

L’activité artistique la plus proche de l’écriture n’est pas, comme on le dit souvent la musique, mais selon moi, la photographie. Le grand photographe Cartier Bresson disait ainsi que « La photo banale apporte des réponses, la bonne photo pose une question ». La ligne de démarcation entre livres dispensables et bons livres est peut-être là. Le livre dispensable nous a fait passer un agréable moment, nous le rangeons sur une étagère et nous l’oublions, une fois déposé. Les questions qu’il posait ont été résolues, parfois brillamment, chaque personnage a reçu sa part de destin. Le mot « Fin » clôt le livre, mais le dernier chapitre avait déjà refermé toutes les portes.

Le bon livre, lui, résiste encore. Nous l’avons lu, mais quelque chose, un doute, la sensation que l’ouvrage ne nous a pas tout révélé, persiste comme un parfum sur une écharpe. Ce livre, nous le rangeons plus lentement que l’autre, et malgré nous, dans les jours qui suivent, nous y pensons parfois. Nous éprouvons même le besoin de ne pas en ouvrir un autre tout de suite, pour ne pas dissiper l’impression qu’il nous a laissé. C’est un livre qui reste en nous, que nous relirons sans doute, et qui nous apportera, à sa relecture, de nouvelles richesses.

Désir, images… et technique

Néanmoins, l’envie d’écrire, la force des images ne suffisent pas. Il est rare qu’un bon roman soit une suite d’images. C’est plutôt le domaine de la poésie, et encore… Charmer un lecteur, produire un bon livre, est aussi un travail, la mise en place de rouages d’autant plus efficaces qu’ils ne se voient pas. On dit d’un bon livre « qu’il est bien cousu ». Qu’il est tiré au cordeau. Qu’il ne quitte pas le sillon. (Dans cet ordre d’idée, je cite ce livre de Richard Brautigan, que je relis régulièrement : « Mémoires sauvés du vent », paru en Anglais sous le titre de « So the Wind won’t it blow away ». Cette histoire déborde d’images, d’apparentes digressions, donne en première approche une image décousue, mais en fait, c’est une volonté de l’auteur, qui a bâtit, sous l’apparente dispersion une mécanique de grande précision et écrit un livre magnifique).

Dans le constat qu’il est impossible de saisir la vie dans son exhaustivité, Virginia Woolf indique que précisément l’art de l’auteur sera, face à une scène à décrire, n’importe quelle scène (l’agitation d’une rue de Londres par les mille sensations occasionnées), d’amplifier ceci et de diminuer cela. De synthétiser en quelque sorte une scène sur ce que Rabelais appelait « La substantifique moelle ». Le trait important. La grande cause de refus de manuscrits ne tient pas tant à l’originalité des histoires (Tout les grands archétypes de la condition humaine ont été mis en scène par l’écriture, ou à peu près, et sans doute dès les Grecs) qu’à l’absence de maîtrise, à la dispersion. Dans la bonne histoire, aussi riche soit-elle en images, en idée, chaque phrase doit appeler la suivante, chaque paragraphe le suivant, chaque chapitre conduire au prochain chapitre. Un texte fini refuse autant qu’il accueille. Ecrire est autant raturer et couper qu’aligner les mots.

Un texte trop bavard congédie aussi le lecteur du récit. Une scène trop décrite ne permet pas au lecteur de l’investir par l’imagination. Il faut lui laisser « des blancs », que son imagination remplira. Si tout est dit, décrit dans ses moindres détails, un objet, un personnage, en tant que lecteur j’ai le sentiment que tout a été pensé pour moi, mon imagination est en berne. Je me désintéresse assez vite de l’histoire.

D’où les qualités contradictoires que l’écriture réclame à un auteur : Il lui faut un œil, un point de vue original, une certaine créativité, mais aussi de la rigueur. De l’enthousiasme, mais aussi de la froideur critique face à ce qui est sorti de son imagination. Ecrire implique d’être à fond dans un texte, pratiquement le vivre (Simenon se faisait prendre la tension par son médecin avant de commencer un roman, et juste après l’avoir fini) et, en même temps, de s’en extraire pour l’examiner d’un point de vue plus élevé, clinique, sans indulgence. Dans le travail d’auteur, il s’agit du plus difficile. Couper, jeter, renoncer. Dans une certaine mesure, l’écriture est une école de la frustration !

Voilà pour ses quelques considérations toutes personnelles sur l’écriture. Elles valent ce qu’elles valent, dans un domaine aussi subjectif. Je terminerai avec cette phrase que m’a appris aussi mon éditrice, et qui résume bien au fond le débat :

« Ecrire n’est pas une activité sérieuse, mais qu’il faut faire sérieusement ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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