« Qu’avez-vous voulu dire dans votre roman ? »

– Qu’avez-vous voulu dire ? 

Tous les auteurs se trouvent confrontés à cette question, lorsqu’ils rencontrent des lecteurs, sont interrogés par un journaliste. C’est même une des premières à surgir de l’auditoire.

Cette question paraît évidente ; elle est pourtant parmi les plus vicieuses . Je veux croire que même les auteurs qui ont leurs ronds de serviette sur les plateaux télés, répondent avec sourire et assurance, ressentent un infime moment de solitude que seul leur professionnalisme leur permet de dissimuler.

Elle suppose en effet que derrière l’histoire écrite se cacherait une intention préalable.  Littéralement, l’auteur a commis son acte (Son œuvre) avec la préméditation d’un braqueur de fourgon blindé, qui a patiemment minuté et organisé son entreprise.

Or, c’est très rarement le cas. Certes, on peut trouver une littérature à thèse. Les personnages n’existent qu’en tant que symboles : Ecrivons un roman « social » : Le médecin sera forcément « bourgeois et conservateur », l’ouvrière sera forcément « courageuse et progressiste ». Les amis du médecin seront le notaire, le chef de l’entreprise locale, voire le curé. Dans le camp de l’ouvrière on trouvera des enfants qui grandissent comme ils peuvent, l’instituteur passionné qui se bat comme il peut, les camarades de l’atelier qui aspirent aux luttes, etc. Toute la question sera de savoir si l’ordre de la société sera ébranlé par la rencontre du médecin et de l’ouvrière (Qui vivent un « amour impossible », est-il besoin de le dire), et on parie déjà que non.

Dans ce type de roman, l’auteur impose une vision du monde à son lecteur et bâtit son histoire dessus. Pourquoi écrire un roman plutôt qu’un essai philosophique ? Et en effet, Albert Camus se pose la question dans « Le Mythe de Sisyphe ». Camus n’aime pas le roman à thèse. Pour lui le monde est absurde. Plus exactement, l’absurde naît de la confrontation entre le désir ontologique de l’Homme d’expliquer le monde, et d’une Nature totalement indifférente à lui. Le monde ne peut être enfermer dans une causalité. Pas d’explication, pas de clé (Sauf consolations religieuses). L’Homme ne saura jamais pourquoi il est là, ce qu’il y fait. Il se contente de passer, et disparaîtra sans révélation. Pour Camus, le roman à thèse est une machine vouée à l’échec. Le roman à thèse est un prétexte à celui qui nous dit : « J’ai tout compris, écoutez-moi ! » pour nous assener sa mécanique morale. Dans ce type de « littérature », c’est l’auteur qui se pose avantageusement sous les sunlights, son esprit considérable nous réclame 20 euros pour nous délivrer une vision du monde (Souvent conformiste, dans l’esprit du temps) emballée dans une histoire comme une tranche de jambon dans du papier de charcuterie. Autant, alors, oui, lire un essai écrit par un politologue. Dans son intitulé même, le mot « essai » ne prétend se hisser qu’au niveau de la tentative, avoue implicitement que sa tentative n’éclairera pas les ténèbres éternelles.

Qu’avez-vous voulu dire en écrivant ce texte ?

Ce n’est pas la question. L’écriture d’une histoire commence par une image qui s’impose, arrivée qui sait comment. Ce peut être une première image, ce peut être la dernière. Tout le travail de l’auteur est d’écrire, c’est à dire de tâtonner en direction de cette image. L’histoire naît ainsi. On écrit dans l’obscurité. D’autres images surgissent, des personnages naissent. Des liens se nouent naturellement entre eux. L’histoire progresse. Parfois il faut faire machine arrière, l’alternative prise sent le cul-de-sac. On écrit. Quelque chose se dégage de l’informe, une cohérence s’organise (Ou pas). Que l’histoire soit préexistante à l’auteur, qu’elle flotte dans les profondeurs de son inconscient, qu’il ne soit que son serviteur est une idée à laquelle je crois.

Et c’est alors que l’histoire est finie qu’un sens se dégage. Une idée du destin qui n’est pas imposée par le raisonnement et l’exposition quasi-mathématique de scènes juxtaposées. Le sens vient après, il n’était pas là avant. « Des Souris et des Hommes » est l’histoire de deux ouvriers agricoles. Aucun pathos, aucune démonstration, aucun raisonnement. Pas une seule fois Steinbeck ne fait penser ses personnages, aucune voix intérieure à un quelconque moment. Une histoire, elle se finit, et toute la fatalité de la vie des hommes est là.

– Qu’avez-vous voulu dire en écrivant ce livre ?

Je l’ai écrit, tout simplement.

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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