Port Jackson

Quand les écrivains du moment vont chercher leur inspiration dans les friches industrielles, les zones périurbaines, les territoires de l’entre-deux où s’épanouit une forme de misère et pèse un séculaire ennui, Agnès Clancier va chercher son inspiration beaucoup plus loin. Port Jackson nous conte la création de la première colonie anglaise sur le territoire australien, Port Jackson, qui deviendra ultérieurement Sydney (Du nom du ministre des colonies de l’époque). Elle éclaire ainsi les origines de cette métropole aujourd’hui peuplée de plus de 5 millions d’habitants, et de la naissance de l’Australie toute entière.

Cette création a lieu en 1788, après qu’une flottille de navires, remplie de soldats, colons et surtout « convicts » déportés aborde la côte Est du pays. L’existence d’un vaste continent aux antipodes de l’Europe était connue depuis déjà longtemps ; les Hollandais, les Anglais, les Français (La Pérouse, qui apparaît dans le roman) en avait longé les cotes partiellement. Mais, isolé dans le Pacifique, ne présentant pas a priori d’intérêt économique, aucun peuplement n’avait été tenté. Les Anglais ont compris l’intérêt de cette terre oubliée après l’indépendance de l’Amérique en 1776. Alors qu’ils avaient l’habitude de se débarrasser des « rebuts de la société » en les expédiant sur l’autre rive de l’Atlantique, la sécession des anciennes colonies prive soudain le système pénitentiaire d’un débouché séculaire pour les parias de la société victorienne. D’où l’Australie, premièrement ensemencée donc de voleurs, assassins, prostituées, indésirables de tout poil…

Agnès Clancier nous raconte sous forme romancée les premières années de ce premier peuplement. L’histoire se déroule au travers d’une narratrice, Elisabeth Murray, déportée suite à jugement. Déportée « à échéance de votre vie ». Le crime d’Elisabeth ? Avoir volé un drap… On croise aussi dans le récit un ramoneur déporté lui aussi pour vol. A l’âge de neuf ans.

L’histoire en elle-même pose la question souvent redondante de ce que l’être humain est prêt à accepter pour survivre. J’ai lu les livres de Charlotte Delbo sur les camps, plus récemment « Le Sergent dans la Neige » de Mario Rigoni. Les réprouvés qui partent de Portsmouth et posent le pied d’abord à Botany Bay puis à Port Jackson endurent 8 mois de voyage à fond de cale dans des conditions qu’on peut imaginer atroces. Beaucoup meurent, ou arrivent malades, sur une terre qui, rapidement, se révèle inhospitalière, et sous un climat particulièrement rude pour des européens. Malgré tout, les quelques centaines de survivants s’organisent, tentent de survivre. Les condamnés prennent une certaine autonomie : Pas besoin de barreaux ou de murs en effet, lorsqu’on est à 18 000 kilomètres de chez soi, et qu’hormis quelques kilomètres carrés, l’environnement reste un mystère peuplé de créatures étranges et de jungles dangereuses. On pense, en lisant ce livre, à ce que pourrait être les débuts d’une première colonie sur Mars. L’Australie, à la fin du 18eme siècle proposait un saut dans l’inconnu aussi éprouvant et dangereux que le sera le premier vol vers cette planète, à la terre elle aussi rouge.

Aux antipodes, dans le plus grand dénuement, les barrières sociales tendent à s’estomper. La rigidité des mœurs puritaines ne résiste pas au voyage… L’arrivée à Port Jackson se traduit le soir même par ce qu’on peut qualifier d’une vaste orgie à ciel ouvert. Les couples se forment, les femmes se partagent entre plusieurs hommes, des enfants naissent, on meurt beaucoup, de faim, de dysenterie, de maladie, des morsures des serpents, on s’épuise à guetter des bateaux qui n’arrivent que rarement ou pas. Pour certains, il y a l’espoir du retour. Pour d’autres, comme Elisabeth Murray, condamnée à vie, l’atroce sentiment que sa vie se finira sous ce climat de misère ensoleillée. Et puis, il y a, dès l’arrivée, la rencontre avec les aborigènes. Peuple étrange, aussi adapté au pays que les européens sont inadaptés. Ici, le livre d’Agnès Clancier, qui, cela se sent, a accompli un très sérieux travail de documentation, ouvre des perspectives intéressantes, qui battent un peu en brèche les habituelles images d’Epinal sur la colonisation en général. Les contacts ne sont pas violents. Les aborigènes accueillent les Européens avec une certaine indifférence, ces derniers ne semblent pas considérer les premiers comme une race inférieure qu’il s’agit d’asservir. Des châtiments pouvant aller jusqu’à la peine de mort sont même très vite édictés vis à vis des soldats ou colons qui brutaliseraient les natifs. Il y aura bien quelques heurts, mais l’auteur décrit surtout, même après apprentissage de rudiments de langage, une incompréhension lasse entre les deux groupes. Les natifs aimeraient bien que les anglais s’en aillent, les anglais se demandent comment fait ce peuple pour vivre en harmonie avec cette terre, et en vivre bien sans sembler travailler. Le soldat Stephen, un des amants d’Elisabeth sera pendu pour avoir tué ou brutalisé une indigène. Ce très beau chapitre expose la frustration d’un européen qui l’on peut qualifier de déclassé par son exil, sa faim, ses vêtements en lambeaux, devant une jeune fille, qui pire que du mépris, affecte à son égard l’indifférence qu’on peut avoir pour un insecte.

Le roman couvre trois années. Trois années qui ne « lancent » pas la colonisation. Trois années de survie dans un contexte atroce, tranche de la vie de pauvres gens envoyés de l’autre côté de la terre. Plutôt qu’un roman, il s’agit d’un récit romancé, précis et documenté, écrit avec style et une certaine élégance. Un bon livre, qui éclaire les débuts souvent peu connus de ce pays continent qu’est l’Australie, qui appellerait une suite.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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