Lune de Loups, Julio LLamazarès

… Il y a des livres qui se cachent dans les bibliothèques. Ils sont petits et minces, ils se dissimulent derrière les rayons. Et ils peuvent passer des années comme ça, à garder leurs mots muets et neufs, et certes, les choses sont parfois bien plus belles lorsqu’elles restent virginales.

Se terrer, se cacher. Dans la neige, dans les vallées sombres, des grottes humides, des bergeries effondrées, des tombes. Ce livre sent les torrents, les vallées, le fumier, et la terre, la terre après la pluie, la terre pourrissante, qui corrompt jusqu’à ceux qui trop l’étreigne. La terre sienne, ambiguë, qui cache et console, et enferme. Lune de Loups parle de tout cela.

La chaîne montagneuse de Cantabrique, au nord-ouest de l’Espagne, où se réfugient des combattants républicains après la victoire Franquiste des Asturies. Quatre parties, qui couvrent la période 1937 – 1946. Quatre hommes, Gildo, Ramiro, Juan, et Angel, qui raconte l’histoire. Quelle histoire ? Les vallées et les monts grouillent de gardes civils, les paysans, les bûcherons, les habitants peuvent être des amis silencieux ou bien vous dénoncer. Ces quatre hommes fuient la débâcle. C’est juste cela leur histoire. Pas d’actes d’héroïsme. Se terrer le jour, dans des mines abandonnées, des grottes. Pas de foi pour soutenir. S’il n’est jamais question de Dieu, il n’est pas plus question de « cause » justifiant de se battre et mourir. Ces quatre-là, ils tentent juste de survivre dans l’attente de jours meilleurs, et ne vivent que la nuit tout en se sachant déjà morts. Comme le dit une nuit le père d’Angel, « Regarde la Lune, la Lune, c’est le soleil des morts ». Et c’est sous la lumière de la Lune que son fils devra se glisser en fugitif pour se pencher un instant sur la tombe de ce père fraîchement enterré. Rien à faire, qu’attendre la nuit, à observer les gardes civils aux jumelles. La famille aussi, avec qui les liens se défont peu à peu, par crainte, par incompréhension. Ces quatre-là ne sont pas des héros. Ils n’accomplissent aucun fait d’armes. Ils ne le pourraient d’ailleurs pas sans représailles sur leurs proches, que la police franquiste tourmente à son plaisir. Angel découvrira un jour ce que les gardes civils font à sa sœur dans leur rage de ne pouvoir le capturer.

1937, 1939, 1943, 1946. Au début on espère, Franco n’en a plus pour longtemps, il tombera de lui-même, ou bien les alliés… Rien ne se passe, ou plutôt chaque partie voit la disparition d’un membre du groupe, tué ou dénoncé. Il ne reste plus qu’Angel., cet homme « à qui le miroir de la pluie, dans la montagne, rend cependant la mémoire de ce qu’il a toujours été : un être pourchassé et solitaire. Un homme traqué par la peur et la vengeance, par la faim et le froid. Un homme a qui on a même refusé le droit d’enterrer le souvenir des siens. » 9 ans dans les montagnes, à vivre dans une grotte et d’expédients, à ramper dans les champs et étancher sa faim directement au pis d’une vache indifférente, sans cesse sur le qui vive, comme les bêtes. Les soutiens, qui au risque de leurs vies, cachaient de la nourriture ou fournissaient des abris de fortune, se font rares. Pour ceux de la vallée, celui qui se cache là haut n’est plus un ennemi ou un héros, juste un cinglé, un gêneur, qui ferait mieux d’avaler une bouteille de Cognac et se tirer une balle dans la tête. Et le temps passe. Un jour, les soldats découvrent enfin la tanière d’Angel et la brûle. Il s’échappera, mais est-ce une bénédiction ? C’est l’hiver dans la cordillière, la neige, le froid. Angel marchera neuf nuits par les pics et les monts, s’enterrera neuf jours dans la neige. Il n’y a pas de manière plus évidente de dire qu’il se rapproche de plus en plus de l’animal : « Je dois continuer. Je dois me relever et reprendre la marche en quête de ce lieu où je pourrai me cacher jusqu’à ce que mes poursuivants abandonnent leur proie ». Comme une bête. Une bête ne se pose pas de question métaphysique sur l’existence, l’espoir, la raison de vivre. Angel survivra car son confinement aura gommé en lui cette voix purement humaine qui chuchote parfois qu’on en peut plus. Et que la neige peut être un doux linceul, au moins propre.

Ce qui fait de ce livre un excellent livre selon moi, est qu’il raconte une histoire à hauteur d’homme. Il parle de faim, de froid, de peur, de mort. Des thèmes qui sont inhérents à ce que nous sommes. Il y a le style aussi. Julio Llamazares écrit à hauteur de son histoire. En termes simples, directs. Il y a une convergence avec le grand auteur italien, Mario Rigoni Stern, « paysan écrivain », comme il se définissait, qui vivait aussi dans ses montagnes, à Asiago, entre Italie et Autriche, montagnes qui auront fait bombance de sang elles aussi. Chez l’écrivain espagnol comme chez l’Italien, aussi, la Nature est omniprésente, rythme le récit. La Nature est un révélateur des pensées, elle est aussi personnage qui pèse sur le récit. Chez ces deux auteurs, l’odeur des prés après la pluie, le goût vert des mélèzes, la douceur ouatée de la neige, la musique du torrent… sont sensibles. Leurs livres sont sonores, sentent…

Julio Llamazares :

« … Peu à peu, la montagne commence à reprendre la perfection des ombres et leurs mystères, l’état primitif des choses que la nuit et le feu disposent devant mes yeux. Peu à peu, tout finit par être plongé dans l’apesanteur profonde du silence. Même cette Lune froide, plantée comme un couteau dans le centre du ciel… »

Mario Rigoni Stern :

« Tous les soirs, sur les pentes du Moor, une vache restait là immobile, à regarder. Elle se détachait sur le ciel clair, au-dessus de la ligne d’horizon : un remblai de terre arraché à la montagne lui faisait comme un socle. Mélancolique et songeur, pelotonné dans son fauteuil de rotin, Gigi Ghirotti regardait lui aussi en silence. Puis il dit à mi-voix : « Que peut bien regarder cette vache ? Ou à quoi pense-t-elle ? Je la vois au même endroit tous les soirs. Et comme je restais silencieux, il ajouta : « Peut-être qu’elle veut se remplir de ces heures-là, avec leurs images et leurs bruits, pour quand la neige et le froid la tiendront des mois enfermés dans une étable. Ou bien pour quand elle sera morte ».

 … Cependant la nuit descendait le long des bois et de la montagne : Mais même dans l’obscurité, contre le ciel étoilé, la vache restait là, immobile, à regarder. On aurait dit le temps ».

Julio Llamazares, « Lune de Loups », Editions Verdier.

Tout aussi fameux, et sur un thème curieusement ( ?) proche : « La pluie Jaune » , Verdier aussi.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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