Lire en écrivant ?

Tous les auteurs ont lu avant d’écrire, ont été de grands lecteurs, cela va sans dire, et la plupart ne se privent pas de le rappeler et de fournir la réponse qui est attendue d’eux lorsqu’il s’agit de paraître devant un public de lecteurs ou de répondre à un journaliste. C’est plus ou moins vrai, mais là n’est pas le sujet. Est-il profitable, sans dangerosité ni enjeu de lire lorsqu’on est engagé activement dans un projet d’écriture ? Après avoir passé des heures sur sa propre prose, se laver les yeux dans celle d’un autre peut très bien être une récréation appréciable. Mais est-ce si anodin d’attraper le premier roman qui traîne plutôt que d’aller faire du surf, jouer du piano, ou se vider la tête sur les réseaux sociaux ?

Il faut au moins être conscient des mécanismes qui entrent en jeu lorsque l’auteur redevient pour un moment un lecteur anonyme et s’évade dans le roman d’un autre, et des dangers que ce dernier peut receler, surtout s’il est bon.

Le danger le plus évident est de tomber sur une idée qu’on aimerait avoir eue mais qu’on n’a pas eue, ou mieux (Pire ?), qu’on a vaguement entrevue, dont on aura eu la sensation sans être capable de l’amener à l’expression, mais, qui dans le bouquin lu, est exprimée avec clarté et brillance. Le sentiment éprouvé peut-être violent, de l’ordre de celui qui dévaste l’amoureux transi voyant sa belle en agréable proximité avec un autre au bal du lycée. Il faut bien comprendre ici que lorsqu’on est embringué dans cette expédition en terre inconnue (Et hostile) que constitue l’écriture d’un roman, on est parti pour délivrer le chef d’œuvre de sa carrière d’auteur… Et constater soudain qu’un autre est passé sur le même chemin que vous, et d’un pas bien plus léger et évident est quelque peu traumatisant. Au-delà de l’aspect traumatisant, le risque est aussi d’être distrait de son propre fil narratif, séduit par ce qu’exprime ce roman décidément brillant, et de vouloir rattacher des éléments de ce dernier à son propre projet en cours. Un personnage intéressant apparaît, une idée riche de potentiel est exprimée, on sent dans tout cela un vague cousinage avec notre propre chantier, et la tentation est grande de « faire son marché » dans le texte d’un autre.  C’est le danger de distraction. 

Ecrire un roman, c’est tracer un sillon, son propre sillon, qu’aucun autre ne peut tracer car il n’est pas nous. Tout ce qui se trouve en dehors est suspect : Si en tant qu’auteur je n’ai pas eu cette idée, je n’ai pas imaginé tel rebondissement dans mon intrigue, c’est que cette idée je ne la ressens pas, cette intrigue n’est pas de celles que veut mon roman. Tenter de faire de la récupération, même le plus habilement possible, ne marche jamais. L’emprunt, l’influence seront peut-être bien camouflés, mais votre texte sera bancal. Vous aurez ouvert une porte qui ne débouche sur rien, et le texte s’en ressentira. La première règle de l’écriture : Etre soi-même. Si vous papillonnez en empruntant à d’autres des idées que eux ont mûrement réfléchi, prémédité alors que vous n’avez fait que les survoler, comme on vole un regard au coin d’une rue, le lecteur, qui est loin d’être idiot, sinon le saura, au moins devinera quelque chose.

Plus pernicieux : La contamination par le style. La lecture n’est jamais gratuite, surtout celle des auteurs que nous plaçons au-dessus du lot dans notre petit Panthéon personnel de lecteur. Admettons que vous adoriez Romain Gary, (Pour parler d’un auteur dont je suis sensible à l’écriture). Lisez assidument entre vos séances d’écriture un de ses livres, par exemple « Les mangeurs d’Etoiles », ou « Europa » : Malgré vous, vous allez vous mettre à écrire, non comme lui, mais en quelque sorte, et inconsciemment, à sa façon. Vous y êtes, le charmeur vous a charmé, et soudain vous voyez votre histoire à travers ses yeux, ou plutôt vous le croyez, et vous êtes piégé. Ce n’est plus votre histoire parce que ce n’est plus votre voix, parce que le style est votre voix et que si vous vous laissez envahir par celle d’un autre, un autre bien plus grand et fort que vous, vous ne vous entendez plus. Oh, peut-être cisèlerez-vous malgré vous quelques jolies phrases, élégantes comme un diplomate, grâce à ce souffleur silencieux planqué dans votre bibliothèque, mais encore une fois, elle ne viendront pas vraiment de vous. Et vous aurez oublié ces dernières que vous vous souviendrez encore qu’elles n’étaient pas de votre chair.

Alors, lire pour se détendre, se rincer les yeux, oui pourquoi pas. Mais il vaut mieux s’attaquer à de la lecture sans enjeu, de la lecture à cent lieues du projet qu’on mène.

Bien sûr, il ne s’agit que de mon avis, tiré de ma seule expérience. En terre inconnue 🙂

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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