« Les Saisons », de Maurice Pons

Si un excellent livre est un livre qui continue de vous suivre une fois celui-ci rangé sur l’étagère, alors « Les Saisons » de Maurice Pons, est un excellent livre.

Un livre étrange, aussi. Siméon arrive un jour dans un pays indéterminé, un village de montagnes, où n’alternent que deux saisons : Une saison de pluie incessante de seize mois. Puis vient le gel, le gel bleu, qui dure quarante mois. Pays de brutes désespérées, Où on ne vit que de lentilles sauvages, soupes de lentilles, alcool de lentilles… Village répugnant de crasse et de vermine, où le dégel est l’occasion de sortir ses morts pétrifiés pour les jeter dans un charnier. La vermine est omniprésente dans le roman, sous forme de charognes pourrissantes, de mouches, de vers. La vermine, Siméon la contracte dès son arrivée dans le village, au travers d’une plaie au gros orteil qui n’ira qu’en s’infectant.

Qui est Siméon ? Un homme jeune et laid, d’une laideur qui fait ressembler son visage à celui d’un bouc. Que vient-il faire dans cet étrange village ? Il vient écrire. Siméon fuit les horreurs qu’il a traversé, horreurs dont nous ne saurons finalement que peu de choses, sinon qu’elles eurent lieu dans un désert brûlant, que sa sœur, morte, et lui y furent emprisonnés dans des cages par une quelconque Inquisition. Siméon veut-il écrire pour se purger de l’indicible qu’il a vécu ? Son dessein est bien plus vaste : Il veut transmuter la souffrance rencontrée en beauté, en beauté qu’il offrira au monde. Siméon est un homme bon et timide.

Comme il le dira aux villageois :

« …Ne vous méprenez pas sur mes desseins qui sont périlleux. Ce que je dois écrire n’est pas beau en soi. Je puis bien vous l’avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines – comme par exemple la mort de ma soeur Enina – et c’est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d’une burette à huile. Après quoi le monde sera meilleur, et vous-mêmes vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science. »

Les villageois, qui l’ont d’abord rejeté, finiront par le tolérer pour les raisons inverses qui ont d’abord conduit à une méfiance générale. Siméon se présente comme un écrivain, un savant. Dans l’esprit de ces gens frustres, de cette sous-humanité méchante et surtout désespérée, il incarne un vague espoir sur lequel ils ne peuvent mettre de mot. Il est reconnu comme « savant », et inspire brièvement un respect craintif. En signe d’acceptation, on lui confie même la gestion du pluviomètre, seul objet « technologique » du village, à l’utilité bien entendu dérisoire.

Siméon essaie d’écrire… Pendant ce temps, sa blessure s’infecte, se gangrène, gagne. Comment transformer l’horreur en beauté lorsqu’on est soi-même la proie de la pourriture ? Le tort de Siméon est de susciter l’espoir dans un monde où il n’a pas droit de cité et il en paiera le prix. Les derniers chapitres en seront une saisissante et inoubliable démonstration.

Il y a du Kafka dans ce livre, avec ce lieu et cette époque indéterminés, Ce village dont on ne sait rien, que chaque saison érode et détruit un peu plus. Son semblant de rationalité, d’ordre dérisoire dans la folie, incarné par son autorité administrative au travers de ses deux douaniers, qui sont en même temps les gendarmes du village, son pluviomètre, objet bien inutile dans un pays où la pluie est incessante pendant des mois. Lorsqu’il est convenu par l’assemblée du village que Siméon « fécondera » la belle Clara, de manière à faire don au village de ses qualités de savant, les douaniers organiseront les opérations et contrôleront son déroulement.

Dans ce livre, la pourriture, la corruption sont omniprésente. Corruption de la matière, lent effacement, ensevelissement des constructions humaines, corruption des âmes, décomposition des corps. L’amour lui même ne mène qu’à la pourriture. Maurice Pons ne démontre pas que l’homme est intrinsèquement foyer de corruption et de mal. Il semble plutôt la victime du monde, du destin. Les villageois se comportent entre eux et vis à vis de Siméon de façon ignoble, mais l’auteur, fort habilement, n’en fait pas des êtres ontologiquement ignobles, animés (Sauf un des douaniers, seuls dépositaires dans le roman d’une autorité évoquant le pouvoir d’une institution publique) de cruauté gratuite. Le village, à un certain moment, témoignera d’une réelle volonté collective d’échapper à son destin, ses habitants tenteront de se révolter contre leur condition de créatures rampantes, à la merci du terrible gel bleu. Mais l’espoir n’est pas de ce monde, et la colère se retournera contre celui qui un instant, l’aura suscité.

Le style de Maurice Pons est fluide, élégant. Le livre se lit avec plaisir, facilité, bien qu’il soit riche en idées, images, et que la trame en soit plus complexe qu’il n’y paraît. C’est un livre, qui, sous sa fluidité cache un grand travail de composition, et l’ensemble est « cousu » à la perfection, rendant sa lecture prenante et quasi hypnotique. Il s’agit d’un tour de force concernant un sujet difficile, qui pourrait rebuter si le livre présentait des faiblesses techniques. Maurice Pons sait, dès la première page, rendre naturel pour le lecteur un univers étrange et particulier, ce n’est pas le moindre de ses mérites.

 

« Les Saisons » a été publié en 1965 par les éditions Julliard, il est depuis 1975 édité et réédité par les éditions Christian Bourgois.

 

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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