Les Puissances des Ténèbres – Anthony Burgess

«  C’était l’après-midi de mon quatre-vingt-unième anniversaire, et j’étais au lit avec mon giton lorsque Ali vint m’annoncer la visite de l’archevêque ».

Ainsi commence « Les Puissances des Ténèbres », roman d’Anthony Burgess, paru en 1980. Seul un hasard m’a fait me souvenir de ce livre, sa réédition en Poche aux éditions Pocket.

Qu’est-ce que « La Puissance des Ténèbres » ? C’est un livre colossal, de plus de 700 pages lors de sa sortie en France aux Editions Acropole ( ?) , et de plus de 1000, en police 8 chez Pocket. D’ailleurs, je viens de l’envoyer à un ami lointain, et sur la balance de la postière, la bête pesait dans ses 700 grammes.

Sa ressortie m’a poussé à déterrer mon exemplaire d’origine au fond de la bibliothèque. Je ne lis plus Anthony Burgess, que plus personne ne lit d’ailleurs. En France, son nom est le codicille associé au film de Kubrick, « Orange Mécanique », mais peu savent qu’il a publié une bonne trentaine de romans. Que j’ai tous lu, à une époque. « Les Puissances des Ténèbres », « Le Royaume des Mécréants », « Monsieur Enderby », « L’homme de Nazareth »…  Comme tous les bouquins, j’ai à peu près oublié de quoi ils parlaient, mais il en reste une impression, un goût. On peut le résumer en un mot, devenu très galvaudé, mais je n’en vois pas d’autre : Jubilation. A.B. ne fait pas dans le drame intimiste, la comédie aimable. La plupart de ses bouquins sont des fresques, qui convoquent un siècle tout en entier. « Les Puissances des Ténèbres «  (Le clin d’œil à Tolstoï dans le titre français de ce qui s’intitule Earthly Powers) est de ce tonneau. C’est tout le XXeme siècle qui est passé à la moulinette. Toomey est un écrivain britannique reconnu, plus ou moins retiré des affaires. Il se décrépit lentement dans son palais maltais. Toomey est en effet un évadé fiscal qui a fuit l’Angleterre pour ne pas payer ses impôts, un précurseur en quelque sorte. L’écrivain ne se fait aucune illusion sur la qualité de son œuvre, ce qui ne l’empêche pas de dégommer tous ses contemporains, avec un acharnement particulier sur Graham Greene. Lui qui a fréquenté tout ce que le siècle a engendré de personnalités célèbres, des arts, des affaires ou de la politique (Y compris Churchill, Hitler, Goebbels et quelques autres) picole et se regarde vieillir, sent la mort qui rôde. Les railleries de son amant et secrétaire particulier qui le trompe avec tout ce qui bouge n’arrange rien à l’affaire, mais il se sent trop fatigué pour le congédier. Arrive un archevêque, qui n’hésite pas à venir rencontrer celui qui est de notoriété publique une vieille tapette athée, pour lui demander de rédiger un témoignage pour l’Eglise. Il est en effet question de béatifier le pape récemment décédé, Grégoire 17, qui fut l’ami de Toomey durant toute sa vie (Et aussi l’amant de sa sœur). L’écrivain se trouve contraint de sortir de sa retraite fiscale, et de se confronter à une plongée dans ses souvenirs, ceux d’un siècle entier, tout en redécouvrant un monde moderne (Celui des années 70, avec le triomphe de la société de consommation, ses revendications faussement libertaires la démocratisation des substances hallucinogènes, la guerre du Vietnam).

Il est difficile de parler d’un livre qu’on ne fait que commencer à lire. Mais je suis déjà retombé sous le charme de cette écriture subtile, profondément érudite et ironique, qui demande aussi une lecture attentive. Tout le monde prend cher, sous la plume de AB, mine de rien. Les libérateurs et les opprimés, les artistes et les gens du peuple, les croyants et les non croyants, les homos, les hétéros, les rigides et les tolérants, les diplomates et les musiciens de Hard Rock. Dans cette réflexion sur le bien et le mal menée au travers d’une visite jamais laborieuse des atrocités les plus réussies menées par l’espèce humaine , on ne nie pas le diable non plus, mais il se trouve qu’il est lui aussi profondément con que ceux qui prétendent le combattre.

Bon, découvrez ce bouquin par vous-même, si mille pages et 700 grammes de papier ne vous sont pas indigestes. L’autre étonnement qu’apporte ce livre est technique. Je ne parle pas de l’ambition de convoquer presque un siècle d’Histoire dans une fiction, qui demande un « coffre » qui est une rareté chez les auteurs d’aujourd’hui. Plutôt : Qui oserait envoyer un manuscrit de 1,5 millions de caractères à un éditeur ? Reste-t-il des lecteurs qui ne tremblent pas d’effroi devant un livre aussi épais ? La question n’est pas anodine. Les phrases de ce roman prennent leur amplitude, l’auteur écrit sans craindre la restriction, entend mener son idée à son terme, et selon la manière qu’il a choisi. Aujourd’hui, la règle est de faire court. Le style se doit d’être ramassé, concis. Un mot doit en remplacer cinquante, ce genre de choses. On peut produire des merveilles ainsi, certes, et c’est un excellent exercice mental. Mais il n’y a pas qu’un enjeu esthétique là-dessous. Il y a la prise en compte d’un lecteur qui ne supporte plus la longueur, qui n’a plus le temps ou la capacité de se concentrer sur une lecture longue et un peu ardue, parce que le monde aujourd’hui va vite, fournit tout et trop dans une angoissante prodigalité au détriment de la patience, de l’absorption graduelle. On change d’histoire comme on clique sur un lien Internet, comme on zappe sur une chaîne de télé d’une série à l’autre.  Se plonger dans cet énorme bouquin, et tirer sa révérence à toutes ses sollicitations qui nous exigent tout entier dévolu à leurs urgences, n’est pas le moindre de ses plaisirs, lui aussi un peu… jubilatoire.

 

13,21EUR, Pocket.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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