Les éditeurs lisent-ils les manuscrits arrivés par la Poste?

Sur mon site, je reçois des messages qui me posent cette question. Un vrai serpent de mer.

Le fait que les « éditeurs », mot nimbé du mystère des confréries secrètes, ne lisent pas les manuscrits des auteurs anonymes anime aussi des débats sur Internet. Et c’est une question légitime, je me la suis moi-même posée du temps où je mettais mes textes sous enveloppes, collant des timbres d’un côté et entassant des lettres de refus stéréotypées de l’autre.

Non, les éditeurs ne lisent pas tous les manuscrits qu’ils reçoivent. Un éditeur commence par faire le tri, parmi les 5 à 50, textes qui font son courrier chaque matin. Envoyer un roman à l’eau de rose aux éditions Corti, un roman porno chez Desclée de Brouwer, ou de la poésie aux éditions du Masque, non, ça ne le fait pas, pas plus que d’envoyer un texte original à une maison spécialisée dans les rééditions en Poche. Et les erreurs d’aiguillage sont fréquentes. D’où ce conseil que serinent année après année et sans grand effet les maisons d’édition sur les pages contacts de leurs sites : regardez notre catalogue, et demandez-vous si ce que vous proposez correspond déjà à notre ligne éditoriale. En outre, un apprenti auteur qui montre à un éditeur qu’il est attentif à ce que ce dernier publie, ça fait plaisir : N’oublions pas que derrière le mot éditeur se cache une femme ou un homme, qui, comme vous et moi, aiment bien que son travail soit reconnu.

En dehors de ce point, et au risque de décevoir ceux chez qui les échecs réclament un dérivatif à la frustration, oui, les éditeurs lisent tout, et certains prennent plaisir à ouvrir eux-mêmes ces enveloppes livrées par le facteur. Pourquoi ? Parce que le métier d’éditeur est aussi un peu celui du chercheur d’or. On tend le tamis, et peut-être trouvera t’on une pépite brute. Elles sont rares, les pépites. Mais le texte d’un inconnu, c’est frais, c’est neuf. Un billet de loto. Découvrir au fil des semaines et des mois des textes mal fagotés, s’user les yeux,… mais qui sait ce que cache cette dernière enveloppe, qu’on ouvre à pas d’heure ? L’attrait de la découverte, la peur de rater un réel talent, sont des aiguillons qui font que oui, tout est vu.

Après, il y a lire et lire. La loterie est aussi du côté de l’auteur. Les « grandes maisons » font appel à des lecteurs plus ou moins professionnels. Le plus souvent, des étudiants pigistes, qui sont chargés de dégrossir la masse qui arrive. Il faut parfois passer sous les fourches caudines de lecteurs amateurs, plus ou moins sérieux et cultivés. Le manuscrit « recommandé », lui, ne subit pas cette humiliation. Il monte directement aux étages. Le manuscrit recommandé est celui proposé par quelqu’un du milieu éditorial, quelqu’un de la presse, de la politique, qui présente un intérêt commercial ou stratégique quelconque a être sinon publié du moins traité avec égard. Entre le texte du comptable de Romorantin et celui de la « journaliste culturelle » d’un magazine féminin, la femme d’un banquier d’affaires ou d’une gravure de mode de la Politique pensionnaire des couvertures de Paris Match, oui, le traitement sera différent. Et oui, une niaiserie sans nom mais portée par un nom connu aura plus de chance d’être publiée dans une grande maison d’édition que le bon roman d’une inconnue. Au besoin, on investira dans les services d’un Ghost Writter pour enrichir une soupe claire. La raison est évidente : Ce n’est pas le livre qu’on va vendre, mais le nom qui figure sur la couverture, et ce nom a une valeur marchande et ses entrées dans les circuits de promotion. Un ou une inconnue réclame des investissements en Marketing qu’une maison hésitera à faire. La première invitée de France Inter pour la fameuse « rentrée Littéraire » ? Aurélie Filippetti. Qui dans l’émission de Ruquier le 6 octobre ? La patronne des pages « Culture » de Elle, aussi pensionnaire en tant que critique au « Masque et la Plume », émission qui a débattu, deux semaines plus tôt, de quoi, oh surprise ? Du livre de cette bonne Aurélie Filippetti. Le monde du livre ne vit pas dans une bulle, il est, comme la société, régit pas des réseaux, des influences qui reproduisent les inégalités sociales. On peut le regretter, quand il s’agit d’une sphère qui prétend incarner la Culture, sensée être au-dessus des contingences médiocres et mercantiles, mais il faut être lucide, et ne pas s’y arrêter : Tout cela est vieux comme le monde. Dans les « Illusions Perdues », lorsque Lucien de Rubempré, pauvre et inconnu, amène ses poèmes au libraire Doguereau, celui-ci les refuse, non qu’ils soient mauvais, mais Lucien est un parfait inconnu. Lucien sera publié pourtant, lorsqu’il sera devenu journaliste… Et le roman de Balzac remonte à 1837…

En conclusion, il est donc faux de croire que les manuscrits « par la Poste » ne sont pas examinés. Ils le sont. Aucune maison, même la plus vénale, ne prendra le risque de rater le nouveau Proust, le nouveau Céline, le nouveau Romain Gary. Tous les textes sont lus, et un chef d’œuvre sera repéré quasiment à coup sûr. Beaucoup d’auteurs aujourd’hui reconnus ont commencé par entasser des lettres de refus avant que les portes s’entrouvrent devant eux : Lisez le petit livre d’hommage à l’éditeur, Jérôme Lindon, chez Minuit. Il en a essuyé des refus, cet apprenti auteur, cet inconnu qui s’appelle Jean Echenoz… Et ils sont nombreux dans son cas : JK Rowlings, Marcel Proust, Hubert Selby…

Travail, humilité, patience… Si l’auteur a du talent et le coffre qui permet de digérer les échecs, ses chances ne sont pas vaines. Le sentiment d’injustice peut être un excellent aiguillon pour qui sait ne pas se le planter dans le cœur. Et lorsque le professionnel, vierge de tout affect, mais mu par la curiosité entamera sa lecture, l’auteur ne comptera plus, ce sera au texte de se défendre.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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