La Servante Ecarlate

Roman de Margaret Atwood publié en 1985, La Servante Ecarlate fait partie des grandes dystopies écrites au XXème siècle. Par sa popularité, elle se classe dans la catégorie des : 1984, (G. Orwell), Le Meilleur des Mondes, (Aldous Huxley), Fahrenheit 451 (R. Bradbury), Le Maître du Haut Château (P. K. Dick). Il y en a d’autres, bien sûr, témoin le « Ravage » de Barjavel, chacun complètera sa propre liste. Une dystopie est présentée comme l’inverse d’une utopie. La vision d’un monde anticipé de l’ordre du cauchemar. La frontière entre utopie et dystopie est donc plus fragile qu’elle n’en a l’air et reste relative à celui qui la recherche. Pour Big Brother, sa société est parfaite, avis que nous, rangés au côté de Winston, ne partageons évidemment pas. Le Meilleur des Mondes présente aussi des aspects bien séduisants. Santé, civilisation de loisirs, sexe libre, tout cela n’a pas l’air si mal… telles sont les dystopies. Elles ont le charme du Diable. Elles offrent la sécurité, l’ordre, voire le plaisir, à qui accepte de se fondre en elles. C’est une forme de pacte. A accepter ou à refuser à ses risques et périls. S’annihiler volontairement en elle, ou être physiquement liquidé en alternative la plus courante.

Le monde de Margaret Atwood, la « république de Gilead » (Note : Gilead est aussi le nom d’un laboratoire actuellement en pointe pour la mise au point d’un vaccin contre Covid 19, le hasard parfois.) répond à certains archétypes des dystopies. Il s’agit d’une société de classes étanches. « Defred » est servante écarlate, vouée à la reproduction. Propriété d’un commandant, comme son nom l’indique (« Offred » dans la version originale, proche à l’oreille de « Offered »,   je doute qu’il s’agisse d’un hasard), elle fait partie d’une maisonnée auprès des « Marthas », vouées aux tâches ménagères, habillées de vert. Il y a aussi la femme du commandant, une ancienne chanteuse, vieille et mangée par l’arthrite, habillée de l’uniforme des épouses, en bleu clair. Defred, elle porte une tenue écarlate couvrant entièrement le corps, la tête coiffée d’une cornette à la façon des sœurs, qui empêche de voir son visage et l’empêche de regarder ailleurs que devant elle. La société dans laquelle elle vit est à peine projetée quelques années en avant de la nôtre (Celle de l’auteur en 1985), on le devine à quelques signes. Cette société très hiérarchisée est une théocratie qui s’est imposée brutalement aux Etats-Unis (L’action se passe semble t’il dans l’Est) voire ailleurs dans le monde, mais pas partout, étant donnée que la république de Gilead est en guerre permanente contre d’imprécis ennemis. Dans ce monde, Defred jouit d’un statut comparable aux intouchables. Elle est autant méprisée, par les épouses, les Marthas, la société en général que protégée. En effet, une des plaies de ce monde est la chute alarmante de la fécondité, et de la capacité des humains à donner naissance à des enfants viables. Pour parler crument, Defred est une mère porteuse putative, qui s’accouple régulièrement avec le chef de la maisonnée dans l’espoir d’obtenir un enfant viable. C’est sa seule raison d’être, et elle l’a acceptée volontairement.

Defred a pourtant eu un nom, un mari, et même un enfant dans le monde d’avant. Lorsque les signes du changement et du basculement vers un régime radical se sont produits, ils ont essayé de fuir ; mais trop tard. Elle ignore si son mari, Luke, est encore vivant. Les déviants, les hérétiques, sont régulièrement pendus au-dessus d’un mur, elle tente à chaque fois de reconnaître son mari, soupire de soulagement de ne pas l’y trouver. Sa fille, elle, a été donnée à une famille de la haute société. A titre de récompense, sa maîtresse lui montrera un jour une photo de sa fille, adolescente, et Defred en aura le cœur déchiré de lire son absence dans les yeux de la jeune fille. Elle a choisit de devenir Servante Ecarlate en connaissance de cause. Elle a subit une formation dans un centre spécialisé, tenue par des « tantes », qui les préparent à leurs rôles, inculquent aux servantes le goût de l’abandon mâtinée d’une haine des hommes. Defred elle-même le constate : le monde est sûr pour les femmes. Plus d’agressions de tout ordre, s’en prendre à une femme, surtout une servante, est puni de mort. Même une épouse, qui règne sur la maisonnée, ne peut tuer une servante. Les tantes ne sont pas loin de tenir des discours que ne renieraient pas les féministes d’aujourd’hui. La soumission de la femme dans le monde d’avant (Le nôtre) dans toutes les sphères sociales est toujours rappelée, ceci afin de rendre la monde de Gilead désirable. Bien sûr, les « servantes » comme Defred ont connu le monde d’avant. Mais comme cette dernière le constate, les plus jeunes, nées de ce monde nouveau, sans souvenirs, seront de parfaites obéissantes. Defred, elle, compose. « Nous vivions comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance. Il faut se donner de la peine pour y arriver ».

Etrange monde, étrange théocratie. Les rues sont quadrillées par des « Yeux », des agents du régime. On sort toujours par deux, et toujours selon un but précis. Qui est cette Deglen qui est appariée à Defred ? Un agent du régime, une pauvre fille, un esprit en résistance ? Il y a eu une autre Defred chez le commandant. Elle s’est pendue au plafond, là où se trouvait un crochet, au centre de la moulure. Livres, loisirs sont interdits. Le soir, Defred regarde le plafond : « … La couronne du plafond flotte au-dessus de ma tête comme un halo gelé, un zéro. Un trou dans l’espace là où une étoile a explosé. Un rond dans l’eau, là où une pierre a été jetée. Tout est blanc et rond. J’attends que la journée se déroule, que la terre tourne, selon la force ronde de l’implacable horloge… »

La Servante Ecarlate est une dystopie à forte dimension psychologique. C’est tout autant le livre de pensées d’une femme contrainte, qui se sait peut courageuse, et qui aspire à se trouver une raison de vivre sans oser donner corps à ses faibles espoirs par l’engagement dans l’action. Le monde dans lequel elle évolue est relativement peu décrit, à la différence de 1984 ou du meilleur des Mondes. Au fond, on ne sait pas très bien qui le fait fonctionner, s’il y a une classe de travailleurs, un prolétariat pour entretenir la Nomenklatura des commandants. La Foi elle-même semble tirée de l’Ancien Testament, mais la Bible n’est citée que dans ses exhortations à la procréation et la multiplication. Gilead condamne aussi la Connaissance en tant que responsable de la Chute, seuls les ignorants pouvant aspirer à la pureté. La connaissance qui au travers de la technologie a aussi conduit le monde au bord du gouffre. La connaissance qui vient aussi de l’incapacité d’une femme à respecter les instructions de Dieu. Dans ce monde étrange, les femmes sont ontologiquement coupables. Mais à bien des égards, la société est matriarcale. L’épouse commande dans le foyer.

Sur le mur, pendent les corps suppliciés des sectaires : Quakers, Catholiques. Les livres ont été brûlées, c’est un monde sans musique, sans art, de femmes corsetées et voilées mais offertes, qui plairait sans doute à Abou Bakr Al Baghdadi. D’ailleurs les commandants ont accès à des « clubs privés » où évoluent des prostituées. L’auteur a fait un choix narratif : En effet, il n’est pas possible de creuser à la fois les dimensions psychologiques des protagonistes et de raffiner outre mesure le paysage dans lequel ils évoluent. L’auteur dans la postface dit que l’histoire la hante encore. Elle a écrit une suite. Cela n’a rien d’étonnant, car si elle a poussé loin la psychologie de son héroïne, son monde de cauchemar reste au second plan. D’ailleurs, le roman se termine de façon relativement abrupte. Et il est surtout suivi d’un ultime chapitre, qui sent quand même son procédé bien usé : Un congrès, en 2145, soit environ 150 ans après les faits, consacré à la découverte du … manuscrit laissé par une servante écarlate appelée Defred. Bref, le livre que nous venons de lire. Dans ce chapitre ultime, on en saura plus sur les raisons qui ont amené à l’avènement de cette théocratie, un coup d’état à coloration religieuse, une sorte de réforme voulant mettre à bas une société fondée sur l’argent, le vice, le crime, et qui conduit la planète au bord de l’asphyxie par soif de profit, démesure… Qui ne comprendrait pas aujourd’hui au moins un des motifs de cette révolution ?

Ce dernier chapitre ne remet pas en cause la qualité de l’ouvrage, même si le procédé reste discutable, fait un peu fourre tout de dernière minute. On aurait aimé (Enfin moi !) que l’auteur nous peigne en petites touches ce monde de Gilead, en arrière plan de son portrait de femme très réussi. Et on comprend mieux donc que son personnage la hante encore au point d’écrire une suite ; c’est sans doute l’aveu chez Margaret Atwood, de ne pas avoir poussé au bout sa démonstration. Sinon, quel besoin d’une suite ? De ne pas avoir écrit un « livre monde » comme le sont 1984 ou le Meilleur des Mondes. Des livres qui se suffisent.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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