« Il faut absolument que tu lises ça ! »

« … Il y avait sa phrase qui continuait de résonner dans les couloirs défraîchis et même là, en regardant le jet d’urine qui tombait continûment dans l’eau de la cuvette, il y avait sa voix qui répétait devant les carreaux faïencés du mur des toilettes : Bon sang Kermeur, mais qu’est-ce qui vous a pris ? et qui avait l’air de me ravager comme un pesticide qu’on aurait balancé sur une coccinelle, comme si mon propre corps à cet instant, c’était cela, une coccinelle couchée par le vent. Puis j’ai fait le même chemin en sens inverse et je suis revenu là, dans ce même bureau mal repeint, avec le juge assis comme de l’autre côté de son code pénal, le juge qui avait fini par se rassoir, effacer la colère qui circulait sur son corps, comme si le cuir de son fauteuil avait diffusé autour de lui une molécule apaisante, et sans que je puisse discerner s’il m’en voulait vraiment d’avoir signé ou si seulement il s’en voulait à lui de pouvoir s’emporter ainsi, c’est à dire, peut-être, s’émouvoir pour un type que sûrement il accompagnerait bientôt à la porte d’une prison. »

Ceci est un extrait de « Article 353 du code pénal, d’un certain Tanguy Viel

On m’a prêté ce livre. Le problème, lorsqu’on aime les livres et surtout qu’on en écrit, c’est qu’on veut vous en prêter. C’est un problème, parce que vous avez vous-même votre planning de lecture, et qu’il faut bien le déranger pour lire ce chef-d’œuvre inattendu, sous peine de vexer la personne qui tient absolument à vous faire découvrir ceci ou cela. Et puis, c’est une entreprise risquée : Il est délicat de dire à quelqu’un qui espère en vous (Qui espère que vous conforterez son goût, vous êtes auteur, on vous prête une certaine compétence concernant la chose écrite) que vous n’avez pas aimé.

Je ne connais pas Tanguy Viel. Le nom me dit quelque chose. J’imagine qu’il fait partie du monde multicartes des Lettres françaises, où, selon les jours, on est journaliste, auteur, éditeur, chroniqueur, où on loue aujourd’hui les écrits de ceux qui chanteront vos louanges demain. J’imagine que Tanguy Viel a son rond de serviette dans ce milieu, et effectivement, la personne qui m’a passé ce livre m’a dit qu’il avait été « encensé » par la critique. Je ne recopierai pas le boulgi boulga du quatrième de couverture, signé Télérama. C’est du Télérama, avec un auteur qui « irrigue son roman d’une réflexion toute métaphysique sur le Mal en l’Homme » etc. Du Télérama, quoi. Qui « irrigue ».

Le roman en quelques mots (Il est aussi facile à résumer que son intrigue est prévisible et balisée comme la piste d’un aéroport international, au moins, pas de migraines ou de nœuds au cerveau à se faire) : Kermeur, un pauvre type (Vague gardien d’une construction municipale, plaqué par sa femme) qui vit dans une de ces zones périphériques, des franges, disons de la « France oubliée » (En l’occurrence du côté de la rade de Brest) tue le riche promoteur immobilier qui, un temps, a redonné espoir de développement aux gens du coin. Il va sans dire que les gens du coin, des promesses, ils en entendent depuis un moment, mais que leur quotidien, c’est la désespérance, une ville qui va mal, chômage, précarité, déliquescence, TF1 à tous les étages, etc. Il va sans dire que le nouveau venu, il leur en met plein la vue, aux pauvres, il se met le maire et les édiles dans la poche, le Lazenec. Et même les pauvres gens comme Kermeur finissent par y croire, lui confient leurs sous, et bien sûr se font repasser par ce margoulin intouchable.

La structure d’ensemble ? C’est la même structure que celle du terrible (A tous les sens du terme) « Lettre à mon juge », de Simenon. Le monologue au « Je » d’un prévenu incarcéré, entrecoupé de rencontres avec un juge. C’est un procédé techniquement très efficace. Les visites au juge servent de points d’appui à la narration de ce qui s’est passé, les questions du juge cassent le rythme d’une narration historique et permettent au personnage principal de mieux nous faire pénétrer sa personnalité. Cette forme narrative est une forme comme une autre, un livre ne s’apprécie pas sur la forme qu’il retient, mais sur son efficacité. Notons simplement que chez Simenon le juge est physiquement absent, il n’existe que dans la narration des faits par le prévenu, Charles (Il a tué sa maîtresse par recherche vaine de pureté). Celui de Viel intervient quelque peu. Et Intervient mal. Son juge, qui manifeste des sentiments, notamment de colère devant l’accusé n’est en effet pas crédible. Un « vrai juge » ne se conduit pas ainsi.

L’historie en elle-même est cousue de fil blanc. Les personnages ne sont pas des archétypes, mais des caricatures : Caricatures de pauvres types, caricatures de bourgeois, caricatures de politiciens, et même caricature d’enfant (Le fils de Kermeur). En outre, le fameux Kermeur, être frustre, quinquagénaire maltraité par la vie, s’exprime de façon effectivement frustre, mais déploie une pensée qui tend à la sophistication. Bref, on voudrait entendre Kermeur, mais il n’est que la marionnette d’un auteur ventriloque. Les grands écrivains que sont Faulkner, Steinbeck, Hemingway, Simenon, ont souvent animé des personnages rudes et frustres, et ceci avec bonheur parce que justement l’auteur était absent du personnage. Lorsque s’exprime le personnage du Vieil Homme et la Mer, on entend, on sent au travers des sens d’un pauvre pêcheur, pas au travers des sens d’un intellectuel reconnu. Le Kermeur de Viel est un type de la France d’en bas dont un intellectuel parisien tire les ficelles. Bref, le personnage est ennuyeux à force de manquer de vie. Il est tel qu’un bobo parisien voit les gens humbles au travers de son LIbé ou ses Inrocks. Sans compter qu’au maniérisme de l’ensemble s’ajoutent des facilités qui feraient hurler de rire : La femme de Kermeur a fini par abandonner ce tocard. Le « fait générateur », la goutte d’eau qui a fait déborder le vase familial ? Chaque semaine, Kermeur joue une grille de loto. Ah, la fortune qui changerait tout… Depuis vingt ans, quand même. Bien sûr, il perd (Nous sommes chez des perdants, inutile de préciser). Or, un soir, les six numéros sortent des grosses boules de la télévision (Plus le numéro complémentaire, je suppose, puisque c’est « le gros lot »). Mais manque de bol, pour la première fois en vingt ans… Kermeur a oublié de valider son ticket (Visiblement, Tanguy Viel ignore que les joueurs réguliers ont la possibilité de prendre des abonnements qui évitent ce genre de désagréments). Alors là, la ficelle est vraiment, vraiment grosse… Tellement, d’ailleurs, que l’auteur fait dire à Kermeur mine de rien qu’il n’est pas totalement sûr que ce soit effectivement la raison (Mais enfin, tout est présenté pour qu’on y croit). Façon pour l’auteur de reconnaître à moitié que c’est quand même gonflé comme procédé. Mais s’il n’a pu trouver mieux… On tombe quand même ici dans une facilité qui est limite méprisante pour le lecteur qui a payé vingt euros pour ce produit (« Qui délaisse le réalisme virtuose au profit d’un humanisme pleinement assumé », dixit encore Télérama), au passage subventionné par le Centre National du Livre (Le CNL pourrait garder ses subventions pour de jeunes auteurs débutants qui ont vraiment besoin de fric).

 Quant au style, l’extrait (Page 77) présenté parle de lui-même. C’est ampoulé pour pas grand chose. Concrètement, Kermeur et le juge s’interrompent pour que Kermeur aille pisser. Admirons la richesse des images : la coccinelle et le pesticide, le cuir du fauteuil qui diffuse une « molécule » apaisante. Leur richesse  montre le relâchement de l’écriture, le souci de tirer à la ligne, une certaine paresse, car enfin, il y a sans doute mieux à faire jaillir quand on se fore honnêtement son cerveau d’écrivain. Le style se veut aussi redondant, l’auteur abuse à dessein de tournures maladroites (Sans doute car Kermeur est un être frustre, sans doute aussi parce qu’il se trouvera bien un critique ami qui pour suggérer que l’auteur « casse les codes », que tout cela est très intellectuel), accumule les « comme », qu’il renforce avec des « c’est cela » (Comme s’il n’y croyait pas lui-même), en rajoute dans la lourdeur avec son « Puis j’ai fait le même chemin en sens inverse et je suis revenu là… », au lieu de nous dire simplement qu’il est revenu au bureau du juge, on a droit à :

Puis

Le même chemin

En sens inverse

Et je suis revenu

On se doute pourtant bien que pour retourner chez le juge il a repris le même chemin, que ce chemin était en sens inverse, et que donc il est revenu ! (En revanche l’auteur passe sous silence le fait que dans la vraie vie, un détenu aurait été accompagné par un agent de police, nous épargnant vingt ou trente lignes qui sait sur la vareuse d’un bleu passé du flic, son air morne et absent d’homme entre deux âges pour qui les Kermeur s’effacent derrière une simple routine fatalement grise et défraîchie comme les murs sans âme du palais de justice, ces coulisses d’un théâtre où les mêmes comédiens jouent le même rôle de génération en génération, parce que c’est comme ça et que c’est pas autrement etc. etc.).

Tout le roman est de ce tonneau. Qu’il n’y ait pas vraiment d’histoire n’est pas un souci. En littérature, l’histoire n’est qu’un prétexte, encore faut-il que les personnages aient un minimum de crédibilité. Mais c’est le reste, ce style, « qui veut faire », qu’on rencontre en abondance dans la production littéraire contemporaine française. Des livres verbeux, qui n’ont rien à dire, et le disent mal : Comme disait Nietzsche : « Qui se sait profond tend vers la clarté ; qui veut le paraître vers l’obscurité. Car la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond »

Et je me demande comment je vais rendre ce livre sans trop mentir.

Pour finir ce billet et quand même parler un peu de littérature, voici un extrait en regard du début d’un livre de Mario Rigoni Stern (Histoire de Tönle, éditions Verdier poche)  :

« Tous les soirs, sur les pentes du Moor, une vache restait là immobile, à regarder. Elle se détachait sur le ciel clair, au-dessus de la ligne d’horizon : un remblai de terre arraché à la montagne lui faisait comme un socle. Mélancolique et songeur, pelotonné dans son fauteuil de rotin, Gigi Ghirotti regardait lui aussi en silence. Puis il dit à mi-voix : « Que peut bien regarder cette vache ? Ou à quoi pense-t-elle ? Je la vois au même endroit tous les soirs. Et comme je restais silencieux, il ajouta : « Peut-être qu’elle veut se remplir de ces heures-là, avec leurs images et leurs bruits, pour quand la neige et le froid la tiendront des mois enfermés dans une étable. Ou bien pour quand elle sera morte ».

 … Cependant la nuit descendait le long des bois et de la montagne : Mais même dans l’obscurité, contre le ciel étoilé, la vache restait là, immobile, à regarder. On aurait dit le temps ».

Voilà la littérature, dans ces simples mots : « On aurait dit le temps ». Tout est là, sans artifice, tour de manche, mièvrerie. Un paysage à peine esquissé, l’ombre d’une humble vache. Et cette simple remarque qui ouvre toute une dimension dans l’esprit du lecteur. En cinq mots d’un vrai écvrivain :

« On aurait dit le temps ».

 

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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