Etranger au Paradis, Philippe Lafitte

« Un jour de feu se meurt et l’ensemble des immeubles du quartier d’affaires achève de s’éteindre de l’autre côté de la baie. Le long des rocades de béton, des lignes de réverbères quadrillent l’espace du sol jusqu’aux premiers étages, soulignant de pointillés lumineux l’ensemble des avenues qui traversent une agglomération infinie. La lumière faiblit à vue d’œil, passant du bronze au rouge sang, les lointains plongent dans l’encre et des milliers de néons d’idéogrammes et de diodes continuent de clignoter sur les parois de verre… ».

Un très vieil homme se réveille au crépuscule. Le long des baies vitrées qui longent son lit, se déroule le décor fantastique d’une mégalopole dont nous ne saurons jamais rien, hormis qu’il s’agit de l’Asie. Nous sommes le 17 juillet 2032, cela clignote sur la façade d’une tour envahie d’idéogrammes et de vidéos publicitaires. Est-ce une ville ? « L’armée des tours s’étend à l’infini », dans le chatoiement des néons multicolores, des éclairages brillants, des images qui rebondissent sur les murs. Les mots de Philippe Lafitte m’évoque les images de « Blade Runner » (Celui de Ridley Scott), ce chaos de géantes de verre s’étendant à l’infini, où la vie grouille, monde chaotique humide et délirant de l’insecte, lisant cette description, on entend (Référence toute personnelle) les martèlements, la pulsation marmoréenne du « Echoes » de Pink Floyd. La vue en altitude du vieillard, qui ne changera pas de tout le roman laisse présager qu’il ne s’agit pas d’une ville, mais du monde qu’elle aurait recouvert.

La description est d’autant saisissante que la scène s’ouvre sur l’anecdotique, le pli d’un drap sur les pieds du vieillard, que dans son lourd réveil il s’imagine d’abord une montagne.

Ce vieillard, c’est vous. Le roman est écrit au vous. Un choix délicat, car le vous jette sa main sur le lecteur, et si elle n’attrape que le vide, c’est fini avant d’avoir commencé, le roman est foutu. Sans compter la petite affectation intello que ce choix peut signifier (Le Vous, ça fait très « Minuit », nouveau roman, Butor, etc. technique que régulièrement un néo romancier germanopratin essaie de ressusciter, avec plutôt moins que plus de bonheur ) Là, le vous fonctionne. Ce vieux, impotent, maintenu en vie par les progrès de la médecine, qui nourrit des rêveries érotiques mais qui ne produisent aucun effet « mécanique », ça pourrait être vous, un jour, ce vieux a forcément un point d’intersection avec le lecteur.

D’autant que ce vieux n’a pas été toujours vieux. Il a même été un enfant. Et c’est l’objet du roman. Le livre fonctionne donc sur des Flash Back. Le fil d’Ariane de la narration est un liquide. L’hôtesse, Kiyoko, qui veille sur lui l’aide à boire, et dans ce filet d’eau, le temps se remet à couler à l’envers.

Le livre avance ainsi. Par des résurgences du passé, des retours au présent entre ce vieillard et une femme qui veille sur lui, sans jamais prononcer un mot et le fait boire. Au fil du livre, à mesure que l’histoire de l’enfant, puis de l’homme jeune s’écoule, les rapports entre « vous » et cette hôtesse se font plus proches et intimes. Malgré « vôtre âge », le livre contient une charge érotique certaine, d’abord diffuse, puis plus prégnante, sans complaisances voyeuristes.

Le protagoniste s’abreuvera aussi aux lèvres de son hôtesse, à son sexe. Il va en mourir, il le sait, pourtant. Peut-être Kiyoko n’est-elle que la messagère de la Mort, envoyée pour clore dans la miséricorde les yeux de ce vieillard rafistolé de partout, qui aura vécu sa vie sans véritablement lui donner un sens ou une destination, qui, dans une large mesure n’aura fait qu’exister. Kiyoko lui donnera la pilule bleue, et la mort s’approche au rythme de votre plaisir. Et vous vous demandez, sans pouvoir répondre : « Est-ce que la vie triomphe toujours ? » Alors :

« Une voix grave et douce, une vois qui semble venir de l’extérieur, ou pour le moins d’un monde étranger au vôtre, vous répond dans le creux de l’oreille. La voix raconte que votre vie qui s’achève est un nouveau voyage et vous comprenez qu’elle n’aura jamais été plus intense qu’au moment où elle vous échappe. Elle vous raconte que vous avez fait votre temps et que ce n’est déjà pas si mal, c’est ridicule et en même temps considérable, presqu’un siècle pour un homme, une miette d’homme, une poussière qui flotte et flottera encore, peut-être, dans un ventre de femme ou dans l’espace, en attendant que le soleil s’éteigne, lui aussi, un jour ou l’autre. »

Le livre s’ouvre sur un prologue en forme de course pour la vie. Il faut quelques pages pour qu’on comprenne qu’il s’agit de la course d’un spermatozoïde avide de s’incarner. Il se clôt dans une parfaite symétrie, qui résume la vie en deux mots, cherchent le sens dans l’éternel recommencement. C’est dans votre agonie que vous comprenez peut-être le sens de cette absurdité qu’est la vie.

« Etranger au Paradis », est un beau livre, difficile. Il résiste aussi, chaque lecteur y devinera des sens qui lui sont propres, et, le chroniquant, je ne suis pas non plus sûr d’en avoir fait le tour, réussi à porter la lumière dans ses recoins intimes. C’est un livre qui mérite plusieurs lectures, et quelle chance, les livres sont inusables.

C’est un livre qui déplaira au lecteur ne cherchant dans la lecture que la simple consommation d’un divertissement sans enjeu ni prise de risque. Il parle de vieillesse, de naufrage, de mort, d’occasions manquées et de vie qui file comme une gorgée d’eau. De thèmes qui dérangent.

C’est de la Littérature, belle et bien faite.

 

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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