Et le Style ? Les Onze, Pierre Michon

Un auteur, c’est avant tout un oeil.  Un regard. Tout le monde a des yeux, tout le monde regarde. Un auteur est quelqu’un qui porte un regard légèrement, très légèrement en retrait sur ce qui l’entoure. Ce n’est pas un don, c’est juste une manière d’être, qui peut être acquise.

En cela, son cousin le plus proche, selon moi, est le photographe. « La bonne photo est celle qui pose une question », disait un grand photographe. Le bon livre est aussi, selon moi, celui qui ne résout rien, laisse une question dans l’esprit du lecteur. Le livre qui referme toutes les portes, résout les questions se range sur l’étagère et est oublié séance tenante. L’autre, celui qui résiste, reste dans l’esprit de qui l’a lu.

Le regard, donc. Et puis le style. C’est lui qui traduit le regard. Plus encore que lui, il est personnel, unique, n’appartient qu’à soi. L’un ne va pas sans l’autre. Le style sans le regard n’est… qu’exercice de style. Cabotinage. Maniérisme. Ellipse, vacuité déguisée en profondeur.

Je viens d’en lire, du style. Musical, étonnant, riche, avec ses syncopes, ses virgules placées comme des «dead notes » dans des séries de double croches, tout coule et pourtant rien n’est évident, c’est travaillé dans le sens de faire oublier le travail, c’est de la haute voltige, et le sourire aux lèvres par-dessus le marché. On frôle parfois l’autosatisfaction, mais on feinte l’abîme, parce qu’on a la classe, on a la bonne distance aux choses, on a vu et on sait montrer juste à la bonne distance.

Il est parfois difficile de parler d’un livre, et il est fréquent de parler de soi au travers des écrits d’un autre. Face à un tel livre, je n’oserais même pas songer à me risquer à ma petite analyse. Il faut laisser parler les livres, les auteurs et les chroniqueurs en sont rarement de bons avocats. Le bon livre n’a pas besoin des étais de la justification, de l’explication. Comme la musique. il faut écouter. Je recopie donc un extrait, au hasard, la page 27 de l’édition en Folio des « Onze », de Pierre Michon. Mais j’aurais pu recopier n’importe laquelle : Ecoutez ça, c’est de la bonne, vraie bonne littérature comme on en fait peu. 

Rappelons juste le « Pitch », comme on dit maintenant :

Les Onze parle d’un tableau exposé au Louvre, nous dit l’auteur, représentant les « Onze » du comité de Salut Public, peints au plus fort des mois de la Terreur. Robespierre, Collot, Prieur… La cène des monstres. Le peintre, surnommé le Tiepolo de la Terreur, justement, est Jean Elie Corentin. Avant d’en arriver à lui, Pierre Michon dresse le portrait du grand-père éponyme, hobereau Huguenot, ayant échappé aux persécutions, qui fait une fortune de canaille en construisant pour le roi le canal de Montargis à Orléans.

« … De leur union naquit vers 1710 Suzanne, la mère du peintre – née donc comme des bataillons de Limousins, noirauds, moreaux, mal faits, tombés des échelles, noyés dans des boues, le jour du Seigneur ivres mots s’égorgeant entre eux, mais qui de toute cette boue avaient comme magiquement fait de l’or pour une tierce personne – et née aussi du grand appétit souverain, magicien, qui sur ces corps de boue avait bâti les grandes levées toutes droites, les impeccables écluses ; née, Monsieur, comme à la fois de l’image du ciel calme sur les eaux calmes du canal, l’image unique du ciel unique, et des corps multiples enterrés dessous et pour l’éternité inapaisés, grimaçants, pour l’éternité avec leur couteau à la main et l’insulte patoise à la bouche, le jour du Seigneur ; et née enfin d’une belle mais terne fille frileuse de vieille noblesse provinciale, qui n’avait d’autre destin que d’attendre, puis de recevoir le plaisir et la graine d’un vieillard sans foi ni loi, ou plutôt dont la seule foi et la seule loi avaient été de placer cette graine avec un très intense plaisir dans un ventre blanc à sang bleu. Il n’en profita pas outre mesure : Il n’eut pas même le temps de s’emparer par ricochet du nom de sa femme et de se faire anoblir par Monsieur de Louvois à la surintendance des fleuves, car il mourut presque aussitôt. Peu importe : Il y avait eu dans la fille à sang bleu la satisfaction irrévocable, la trace exultante en forme de petite fille… »

PIerre Michon, « Les Onze », Editions Verdier, Folio en Poche

Grand Prix de l’Académie Française en 2009

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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