Et la Musique dans tout ça ?

Il y a ceux qui savent faire sonner un instrument, et ils ne sont déjà pas si nombreux. Et il y a ceux qui font de la musique, et ceux-là sont encore plus rares.

Je regratte une guitare depuis 4 ans. Dans 10 ans, j’espère en bien jouer.

J’ai aussi un manuscrit à moitié écrit sur mon bureau. Commencé il y a deux ans… Une histoire de virus ! Sans blague ! Moi qui me croyait original ! Faut-il s’échiner lorsque la réalité dépasse la fiction ? (L’affliction ?) Lorsque le destin exauce nos pires cauchemars ?

Dire que la musique est un langage, c’est une évidence, une banalité qui se suffit à elle-même. Mais au fond, les évidences ne constituent t’elles pas la trame de l’essentiel de nos conversations.

Les notes sont signes, comme les lettres. Elles composent des harmonies qui sont mineures ou majeures, des mélodies de différentes couleurs. La gamme qui est « culturellement » attachée à la sensibilité occidentale est heptatonique, 7 notes. Rajoutons les dièses, bémols, 12 notes pour monter une gamme à son octave. Un alphabet à 12 lettres. Toutes les émotions humaines contenues dans ces 12 signes. Nous entendons un accord de Do Majeur, voilà de la gaité; Un accord mineur, bonjour tristesse.

Ces harmonies ne sont pas substantiellement gaies ou tristes. C’est notre oreille qui les perçoit ainsi. L’émotion que nous procure un groupe de notes n’est pas une résonnance immanente, une loi de l’univers. Un son n’est qu’une vibration de l’air exprimée en Mégahertz. La tonalité du téléphone est une vibration proche de 440 MHz. Un « La », en solfège. Tous les bruits sont des vibrations, transcriptibles sur une échelle de notation. La perceuse du voisin, le merle qui chante. Dans l’espace il n’y a pas d’air, donc pas de vibration, donc pas de son. Comme le sous-titre fort justement le Alien de Ridley Scott, « Dans l’Espace personne ne vous entendra crier »…

Nous entendons des sons, de la musique depuis notre naissance, notre oreille a été formée par l’habitude. Notre cerveau imprégné inconsciemment par tout ce qu’il a entendu. Les sentiments que font naître la musique sont de nature culturelle. Nous projetons de l’harmonie, de la joie, de la dissonance dans une suite de sons qui se contentent d’être des signes que nous affublons de noms conventionnels. Les lettres aussi sont des conventions. Les lettres, les notes, même combat.

Grammaire, solfège : L’Education Nationale exécute consciencieusement à chaque rentrée scolaire de cheptels de collégiens avec ses cours de solfège. Nous y sommes tous passés, à dessiner des notes sur du papier musique. Des clefs de Sol, des blanches, des rondes, des croches… Divisions du temps, abstractions sans lien aucune avec ce qui fonde la musique, l‘émotion… Les cours de solfège, un véritable pensum qui aura dégoûté de la musique des générations, tué en elles toute soif de curiosité à un âge où rien ne compte plus que d’avoir soif.

Le sentiment que procure une mélodie ne tient pas à ses notes, mais à ses intervalles. Un Do n’est rien dans l’absolu. Mais une tierce, une quinte ont des couleurs. Une tierce, une septième sont des intervalles vis à vis d’une tonique, la note qui propose une tonalité. Les notes sont alors relatives et la musique devient palette de couleurs. Les notes générées par ces intervalles sont aussi comme des planètes, qui, selon leurs positions, s’attirent ou se repoussent. Les cours de solfège enseignent de placer les notes sur des échelles (les portées), les intervalles se placent sur un cercle, ce qui est infiniment plus parlant. Tonique, secondes, tierces, quarte, quinte, sixièmes, septièmes… 12 intervalles, comme sur une horloge. Une septième, majeure ou mineure, est irrésistiblement attirée par la tonique, c’est normal, elles sont voisines. Tierce mineure et sixième mineure sont plutôt en dissonance… Ce sont les intervalles qui font les couleurs. Le même morceau, transposé sur des hauteurs différentes produira le même sentiment : Le, joué en Mi ou en Si provoquera le même effet sur celui ou celle qui l’écoute. Il ne verra même pas la différence, sauf cas très rare d’oreille absolue.

Et ainsi la musique devient langage. Certains intervalles sonnent interrogatifs, d’autres conclusifs. Il suffit d’écouter un Blues traditionnel pour sentir ce jeu de questions réponses qui attendent un dénouement. (En simplifiant beaucoup). Le Riff de « Born Under a Bad Sign » de Albert King. Question, réponse. Question, réponse.

L’écriture aussi peut être musicale, au travers d’un rythme, d’allitérations, d’assonances, dissonances… La Poésie, ce genre totalement tombé en désuétude en dehors des rééditions des Lagarde et Michard, est proche de la musique.

Ecriture et musique peuvent aussi avoir le même défaut, très saute-aux-yeux dans la littérature : le bavardage, le trop. Il n’y a rien de plus emmerdant qu’un roman qui en dit trop, car plus il en dit, plus il décrit, bâtit, moins il laisse de place au lecteur pour y glisser son propre imaginaire. Peut me choit de savoir que le personnage mesurait 1,77m, pesait 60 kilos, et gagnait sa vie dans une étude de notaires sise au numéro 14 de telle rue. Certes, le luxe de description, on le trouve chez de grands auteurs, le style fait à peu près tout passer. Que Victor Hugo fasse 80 pages d’ouverture aux « Travailleurs de la Mer » consacrées aux îles Anglo-Normandes, je le comprend, dans la mesure où il est probable que l’immense majorité de ses lecteurs ne connaissaient pas ces îles, pour certains n’avaient jamais vu la mer. La description minutieuse se jauge en fonction des moyens d’informations de l’époque. Qui irait aujourd’hui décrire une pieuvre sur dix pages ? Tout le monde a vu une pieuvre, au moins durant Fort Boyard. Mais retrouver ce genre dans la littérature contemporaine est gonflant. Que Ted claque « violemment » la porte, qu’il traite Mirna de « salope » et ceci d’un air « excédé », et qu’il lui arrache sa petite culotte « bleu marine »… que de fanfreluches fastidieuses… Miles Davies a dit quelque chose que la littérature, les auteurs devraient aussi retenir pour leur propre labeur : « Ce qui compte, ce n’est pas la merde que tu joues, c’est le silence de ce que tu ne joues pas ». Les meilleurs livres, ils sont toujours un peu taiseux, un peu silencieux et obliques. Et ça, c’est difficile, bien plus qu’écrire, suggérer le non écrit.

(Le silence : Il faudra que je parle de « Mémoires sauvés du Vent », de Brautigan, la prochaine fois).

On trouve sur Youtube et ailleurs des tas de vidéos de gens extrêmement doués, dont le but semble être de remplir chaque seconde d’un maximum de notes. Certains y arrivent très bien. On regarde, épaté, pendant quinze secondes, et puis l’indigestion guette. Le type, ou la fille, est seul dans son monde, un monde de dents serrées et de performances, aussi riche en âme qu’une rivière bretonne en nitrates. Nous ne sommes plus dans la narration mais dans le concours, la performance, les statistiques. On débranche, et on se lave les oreilles avec une gymnopédie d’Erik Satie, ses notes parcimonieuses et toujours justes.

Alors, littérature et musique, même combat ? « Aucun livre n’a empêché une guerre », disait Romain Gary. Et je ne crois pas qu’un morceau de musique ait réussi une telle prouesse. Au contraire, on s’est gaillardement étripé au fil de l’Histoire au son des fifres et des tambours. Et des livres ont justifié à peu près tout dans l’efflorescence vigoureuse et drue de nos parts de barbarie. Musique, littérature, nous sommes dans l’Art, l’Art ne sert à rien (A part subventionner des artistes), sauf à entretenir des sujets de conversation, et en ce sens il nous rend plus humain…

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

Un commentaire

  1. Sirandane
    9 septembre 2020
    Reply

    « Au fond, c’est par notre travail d’artistes que nous pouvons le mieux servir, même en ces temps terribles et inquiétants causés par cette guerre cruelle, afin que la liberté d’esprit soit conservée. Il faut alors doublement faire triompher l’esprit sur la matière. »
    Lettre de Jeanne Kosnick-Kloss à Otto Freundlich, 1939
    Ce ne sont pas des musiciens ni des écrivains mais des peintres abstraits, dont les tableaux ne racontent rien. Des gens du silence.
    C’est drôle, que la conversation, celle du blues, celle de l’Art, celle des gens, n’existe que dans le silence, que grâce à lui.
    Je vous remercie pour ce beau billet alors que la musique m’est une langue si étrangère.

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