Ecrivain, auteur ?

La différence entre un Psychiatre et un écrivain est que le premier doit justifier de longues études et d’un diplôme pour graver sa qualité sur une plaque. L’écrivain, non. Ecrivain est un des rares substantifs que n’importe qui peut s’arroger, comme on loue ou achète un costume de Batman dans un magasin de farces et attrapes. Les bouchers, les mécaniciens ont au moins besoin d’un CAP pour exercer. Rien de tout cela dans le monde de l’écrit. N’importe qui peut s’auto proclamer « écrivain » sans crainte de se voir contester le titre par une quelconque chambre syndicale. Même les impôts vous laisseront tranquille, alors qu’ils réclament leur dû ( ?) aux travailleurs-euses du sexe. J’ai trouvé des Blogs tenus par des écrivains qui n’ont jamais publié une ligne, et dispensent pourtant des tas de conseils, tiennent de vrais ateliers d’écriture sur la Toile. Ces gens-là ont des abonnés fidèles, preuve que parfois il suffit de se revendiquer haut et fort d’une qualité pour que les autres, dans le doute, vous l’accorde. Certains ont fait leur vie en Politique là-dessus, d’autres choisissent de se vendre comme hommes et femmes de Lettres, tout aussi valorisant socialement. Ils ont au moins ce talent-là.

Ceci dit, ce talent d’écrivain pour réseaux sociaux, je la leur laisse bien volontiers. Je ne me sens pas écrivain. Après sondage, les auteurs que je fréquente, qui se sont tous coltinés plusieurs cette traversée de mondes hostiles que constitue l’écriture et la publication d’un roman trouvent aussi le costume un peu lourd à porter. Préfèrent le vocable d’auteur.

Ecrivain, auteur. Chacun à la connaissance intuitive de ce qu’est un écrivain. Selon moi, nul doute que Simenon, Proust, David Forster Wallace, étaient des écrivains. Ces gens-là vivaient de leurs plumes, écrire étaient leur première occupation. Toutefois, subordonner un écrivain au fait qu’il vive de sa plume est insuffisant. D’abord, tous ne vivaient pas totalement de leurs plumes (Valéry, Kafka, Pessoa, Perec…). Ecrivain ne fonctionne pas non plus au passé : Seul reste au présent « l’auteur » : Steinbeck était écrivain, mais, jusqu’à la fin des temps, il est et sera l’auteur de « Des Souris et des Hommes ». L’écrivain ne franchit pas le seuil de la mort, sa signature, si. Ensuite, quid de l’écrivain qui perd toute inspiration, ou toute envie, et qui ne produit plus ? Simenon, Philip Roth, sont-ils encore des écrivains le jour lointain avant leur disparition, où ils décident de poser définitivement leur crayon ? Est-on écrivain comme on est agent comptable, coiffeur, cuisinier ? Ces professionnels disposent d’une technique, qui bon an mal an, qu’ils aiment leur métier ou le détestent, les mènera à la fin de leur existence sans drame. Un écrivain, lui, affronte la page blanche à chaque nouveau projet, et il sait qu’il ne la vaincra pas forcément. Allons plus loin : Je suis persuadé que chacun, qu’il ait déjà écrit, qu’il s’apprête à le faire ou à ne jamais le faire, dispose d’un nombre limités de romans dans le coffre-fort de son intimité. Comme des ovules. Au-delà, l’auteur peut continuer à écrire, et, si les ventes sont bonnes, tout et tous l’y pousseront. Mais il sombrera peu à peu dans la caricature de lui-même derrière la façade d’une bonne technique (Dans le meilleur des cas). Il est triste de considérer ces auteurs en lent déclin, qui mettent leur point d’honneur à être de toutes les rentrées littéraires.

Alors, je préfère clairement le mot « d’auteur » à « écrivain ». « Auteur » marque la discontinuité qui est propre à la « carrière littéraire ». Le terme correspond au rythme de l’écriture, qui est fait de projets. Car écrire un roman est un projet, focalisé sur un sujet précis, qui comporte des caractères définis au service d’une intrigue particulière. A chaque fois, c’est une aventure, une expédition. C’est seulement en s’enfonçant sous les rameaux de cette nouvelle contrée qu’on découvrira si l’histoire était pour nous, si nous sortirons vivants et plus forts de cette virée en territoire inconnu que nous nous sommes infligés. Le livre fini, relu et relu, corrigé et corrigé, l’auteur se repose. Il refait le plein d’émotions, d’idées, jusqu’à ce qu’une nouvelle idée vienne l’obséder. Alors commence un nouveau projet, Qui sera une réussite ou un échec. Et cela, l’auteur ne le sait pas.

Etre auteur, ce n’est déjà pas si mal !

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

4 Comments

  1. sirandane
    16 septembre 2018
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    …je dirai que l’on naît écrivain; écrire est la seule manière que l’on trouve pour appréhender le monde autour de soi et en soi, pour entrer en relation avec lui. On devient auteur en écrivant des livres qui sont acceptés, publiés et lus. La plupart des auteurs ne sont pas des écrivains. Il ne faut pas leur en vouloir, cela est aussi un métier.
    La plupart des écrivains sont des auteurs mais pas toujours. Il peut ne jamais parvenir à composer une oeuvre, par exemple comme le suisse Amiel, dont toute l’énergie velléitaire a été absorbée par l’écriture quotidienne de son journal. Il n’est pourtant rien d’autre qu’un écrivain…
    J’ajouterai aussi que l’écrivain est celui qui ressent la puissance créatrice du langage, qui sait qu’il existe un langage qui révèle, montre, fait advenir, met au monde. Il est travaillé par le besoin de créer ce langage. Un auteur qui n’est pas un écrivain ne ressent que le « bonheur », le « plaisir » d’écrire.
    Enfin, je dis ça…

    • bfoglino
      16 septembre 2018
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      … En tout cas, vous le dites très bien. Concernant ma petite personne, ce mot « écrivain » me semble trop lourd à porter.

  2. sirandance
    16 septembre 2018
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    Oui, je comprends.
    C’est à la fois un titre que d’autres peuvent vous décerner, et en même temps une conviction intime. Voilà, on est écrivain comme on aurait pu être dresseur de phoques ou accordeur de piano.

    • bfoglino
      16 septembre 2018
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      … Je crois tout de même que dresseur de phoques et accordeur de piano demandent une compétence technique qu’il est difficile de simuler. Ecrivain, il suffit que les autres vous accordent ce titre. Dresseur, il faut convaincre des phoques, c’est une autre paire de manches 🙂

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