Ecrire, c’est domestiquer la frustration

Ah, elle est belle, la musique surgit de n’importe où, vous êtes en train de remonter une rue, vous vous faites secouer par un métro, votre patron vous parle de choses ennuyeuses, et soudain… Les choses s’écrivent toutes seules sur la page blanche de votre imagination. L’inspiration est là, chuchote, rien que pour vous… Dommage que… Justement, voilà un banc public, un troquet, bien sûr, vous avez toujours du papier, un crayon sur vous… Et vous tirez la langue, vous lisez vos malheureuses lignes… Du corail arraché du fond des mers, gris, sec cassant. La merveilleuse musique, le tempo dans votre tête… Tiens, une répétition, tiens une subjonctive un peu lourdingue… La frustration guette, dès qu’on saisit le stylo. Parce que ce n’est pas la page blanche qui est angoissante, n’importe qui peut remplir une feuille blanche, certains pondent des romans de 800 pages, même, la douleur de la perte d’un chien peut rivaliser avec une encyclopédie. Mais voilà. Faire passer la légèreté, le rythme d’une histoire, la vie, quoi, dans ce quelle a de plus subtil, fugitif, au travers de cette convention sémantique et graphique qui s’appelle des lettres, des mots, obéissant au carcan d’une grammaire, voilà qui est autre chose… Virginia Wolff en fait le constat dans son Art du Roman. Le passage de la conscience des mille détails qui font que cet instant ne se répétera jamais est impossible. Ecrire, c’est tronçonner, sabrer, amputer le réel, le tailler pour en garder deux ou trois paramètres, qui devront rendre le son de l’ensemble que l’auteur a senti à ce moment-là. Ecrire est largement éliminer, et rien n’est plus frustrant que de sacrifier.

Et encore, parlons-nous là du déroulement d’une scène quelconque au cœur du récit. Mais l’ensemble exige tout autant de sacrifices que le détail. « Lorsque j’écris, je ne suis que sensibilité », disait la même. Mais elle ne serait jamais devenue la grande dame que l’on sait si elle s’était contentée de cela, ouvrir grand les vannes d’un esprit qui débordait de sensibilité. Gageons que La Promenade au Phare, par exemple a été écrit assez vite, le matériau s’est accumulé rapidement dans la corbeille. Mais ensuite. Combien de temps a-t-elle passé à ordonner, reprendre, raturer, éliminer ? La pénétrante légèreté d’une prose pourtant complexe, son aération malgré la longueur de ses phrases, la limpidité d’enchaînements de métaphores, combien de défis à l’intelligence froide, au raisonnement, au sacrifice pur et simple ? L’écriture purement sensible, qui s’autorise tout, c’est le journal intime. Lui ne connaît pas la frustration. L’insignifiant peut y côtoyer l’original, l’ordre le désordre, c’est la plume qui court sur le papier au rythme des foulées du Jogger du dimanche, le délassement sans enjeu. Mais bâtir une histoire est le contraire de cela. Et c’est une lutte de chaque instant contre la frustration. Chaque phrase doit mener à la suivante, chaque paragraphe au suivant, chaque chapitre etc. Et le livre réussi qui paraît le plus dispersé, le plus décousu, ne l’est pas si on l’examine de plus près. C’est le talent de son auteur de nous proposer un ensemble a priori chaotique mais cohérent. « Les Vagues », de la même, en sont un parfait exemple. Voilà un livre qui déconcerte au premier abord, une « Polyphonie », comme ils diraient dans Télérama, à six voix. Et pourtant tout s’enchaîne comme une mécanique, une mécanique poétique. « Mémoires sauvés du Vent » de Brautigan, offre les souvenirs décousus, raconté sur un ton patelin, d’un gosse de 14 ans. Et pourtant, on chemine vers quelque chose, que sous tend chaque chapitre. Voici de beaux livres, qu’on lit et relit, dont on note des phrases qui surgissent en nous, soudain, en n’importe quelle occasion. Ils sont nés de leur sensibilité. Ils nous sont arrivés par l’intelligence de leurs auteurs, de leur lutte victorieuse à dominer précisément leur créativité.

En attendant, VIrginia Woolf fait partie de ces auteurs à lire, lorsqu’on veut écrire.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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