Dirty Sexy Valley, Olivier Bruneau

Ce livre est FOU. Une sorte d’OVNI.

Le thème est éculé, et énoncé tel quel, ferait renoncer, tant l’histoire a été traitée, notamment au cinéma : Une bande d’étudiants normalement libidineux se retrouve pour quelques jours dans une cabane isolée au fin fond des bois. Manque de chance, les randonneurs et les touristes ont une fâcheuse tendance à disparaître dans cette pinède reculée et déserte. Et pour cause, une famille de dégénérés vit dans le coin. Ce « choc des cultures », qui mêle sexe et horreur a été abondamment scénarisé par Hollywood.  On pense tout de suite et pèle même à « Massacre à la tronçonneuse », « Evil Dead », « La colline a des yeux », voire « le film de John Boorman, « Deliverance », dont le propos était néanmoins plus ambitieux.

Dans Dirty Sexy Valley, rien ne manque : 6 étudiants, plus préoccupés par leurs hormones que par leurs études, la virée alcoolisée, les dingues « Jules et Jim » (Sans lien avéré avec François Truffaut), sous la coupe de « la mère », peut-être la plus perverse et déjantée de la famille. Jules et Jim sont des géants avec un petit pois dans la tête, ils n’ont pas eu de contact avec l’eau depuis leur baptême, « dégagent des odeurs corporelles qui en ville vident une rame de métro en quelques secondes ».  Parmi les étudiants, il y a Stan l’athlète, baiseur de compétition, entre les mains duquel sa copine Simone se sent souvent comme le steack haché que le cuisinier du Macdo retourne à intervalle régulier du bout de sa spatule, Hortense la fausse prude, Tom, le timide dont la main gauche est la meilleure amie… La petite bande va se séparer à l’issue de l’année universitaire, et, afin de sceller son amitié, organiser un WE et pourquoi pas une inoubliable partouze.

L’histoire se déroule selon le scénario prévu. Tout y est : l’arrêt dans une station-service épicerie paumée et crasseuse, où les premiers échantillons des inquiétants indigènes sont mis en lumière. L’avertissement, lancé par l’épicier, que le petit groupe dédaigne. Jules et Jim et leur maman n’apparaissent pas tout de suite, tout occupé qu’ils sont à exercer leur imagination créative sur un couple de randonneurs, Pascal et Laurence, récemment enlevés dans la pinède…

Dit comme cela, on se demande : « Quel intérêt de lire une histoire cent fois mise en scène ? » Justement, parce qu’elle est très bien menée. Malgré le thème, les innombrables scènes de sexe, on marche. Et puis, l’écriture d’Olivier Bruneau est, pour employer un terme galvaudé mais qui sonne bien « littéraire », proprement jubilatoire. Sexe (Beaucoup), horreur (Un peu) et surtout des tonnes d’humour. On se marre, plus ça dérape, plus on se marre. Les scènes de sexe elles-mêmes sont non seulement pleines de fraîche imagination, mais joyeuses. Même lorsque les dingues sont à l’œuvre, l’auteur maintient habilement le cap et évite le sordide, même les dingues sont, à leur façon, « sympathiques ». La confrontation entre les citadins et les ressortissants de cette fameuse « Mère Nature » qui est censée nous aimer est explosive. Le roman avance, les morts s’accumulent, mais tout cela dans une ambiance qui reste légère et drôle, sans voyeurisme de caniveau. Les personnages ? Ils sont tels qu’on les attend après avoir lu l’argument au dos du bouquin. Mais l’auteur échappe au piège, il réussit à en faire des archétypes (De l’étudiant-te obsédé-e, de l’ogre des bois, de la sorcière…), sans tomber dans la caricature, qui est le piège habituel de ce genre de littérature. Chaque personnage est légèrement décalé par rapport à ce que son portrait annonce, aucun ne se confond avec un autre dans l’esprit du lecteur, signe d’une réussite de l’auteur dans la fabrication de son Casting.

Et outre qu’elle est bien faite, cette « Sexy Dirty Valley » est rafraîchissante en ce qu’elle rompt avec tous les codes et l’ambiance du roman français telle que la brossent les dernières « rentrées littéraires ». On se marre sans arrière-pensée. C’est politiquement incorrect. C’est fou. C’est grotesque. C’est délirant. Il y a même un ours qui déboule là-dedans. L’auteur y va franco. Pas de pseudo second degré, pas de ces affectations germanopratines, à vouloir « faire genre ». Pas d’inévitables blabla sur des thèmes sociétaux vus par l’étroite lucarne de ces pensionnaires du marigot, qui ne dépassent le périphérique que pour se rendre à l’île de Ré mais sont intarissables sur toutes les blessures des hommes et du monde dans les Talk Shows de fin de soirée. Quel contraste avec ces pauvres livres de la rentrée, alignés l’autre jour sur les tables de l’Ecume des Pages. A les feuilleter, on se croirait chez Picard Surgelés. Une telle nous raconte qu’elle perd la vue. Un récent consul nous bassine avec ses sulfureux amours de jeunesse. Untel, sexagénaire fatigué, retourne au pays de l’enfance, une autre nous parle de sa relation avec sa fille, rajoutons quelques biopics où romancer des vies offre la facilité des plans tout faits et sert de commodes escabeaux pour discourir sur soi. Et puis le nième livre de trop de ceux qui furent des stars de la télé et ne veulent pas disparaître, etc.

Tous ces livres qui crient « moi, moi, moi »…

Merci aux éditions du Tripode. Il est rassurant qu’un éditeur exigeant (Les éditions du Tripode publient de la littérature de grande qualité : Jacques Abeille, Goliarda Sapienza, Edgar Hilsenrat) se lance dans la publication d’un livre pareil, qui s’attirera le mépris des littérateurs de salon. Il est sain aussi de découvrir un auteur qui écrit « sans filtre », alors que la peur de déplaire, la crainte de toutes les petites polices de la Pensée qui ratissent le milieu culturel poussent l’auteur à bien souvent tourner sept fois sa plume dans l’encrier avant d’écrire, et d’éviter les sujets à controverses, ou tout au moins de s’écarter de ce qu’il est « convenable » d’écrire.

Olivier Bruneau serait un primo romancier. Je n’y crois guère. Déjà, il a la bio cent fois lues du type qui a exercé cent métiers plus ou moins exotiques. Ensuite, le fil narratif est extrêmement bien maitrisé, chaque chapitre est finement construit, même les plus hilarants, et s’emboîte sans grincer dans le suivant. C’est nerveux, rapide, tenu, sous ses apparentes saillies délirantes, le sillon est creusé droit. Je n’en sais rien, mais je parierais fort volontiers que cet Olivier Bruneau est le pseudo d’un auteur déjà confirmé, qui a voulu se marrer un bon coup en romançant un pastiche de film mariant sexe et gore. Le pari est plus que réussi. C’est un livre joyeux, insolent, et qui ma foi, fait du bien en ces temps sinistres.  Un Feel Good bouquin bien écrit et bien mené, et qui ne prend pas le lecteur (Ou la lectrice) pour une quiche. Une rareté, quoi, à ne cependant pas laisser traîner entre toutes les main

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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