Comment écrire un roman ?

Coincée entre un magazine culinaire (« Réaliser un repas de Chef, c’est facile ! »), un guide pour se bricoler soi-même son ordinateur, une revue attire mon œil. Une revue d’écriture. Son sujet : « Comment écrire un roman ». En plus petit : « Et comment le faire publier ». Il y a des revues sur tout, maintenant, en particulier sur comment faire soi-même… Entre la cuisine, auquel je ne comprends rien, et l’électronique, dont je n’ai aucune envie de maîtriser les arcanes, je feuillette le truc sur les romans d’une main pleine d’appréhension. Couverture pelliculée, beau papier, vendue au prix d’un livre, tout de même. La buraliste qui fait aussi Loto Sportif, PMU, me dit que ça se vend bien. Ce sont des femmes qui l’achète, ajoute-t-elle d’un air mystérieux. Bien sûr, vous, ça doit vous faire sourire… Une soixantaine de pages, découpées en chapitres, dans l’ordre, des premiers suçotements de crayon (Dessin d’une jeune fille suçotant un crayon en regardant par une fenêtre ouvrant sur un paysage bucolique) aux « pièges à éviter lorsqu’on signe un contrat d’édition » » (La même jeune fille, assise devant un bureau ou trône un costume sans visage : La création sent la lavande et s’épile les jambes, lorsqu’on revient dans le réel, les règles et les lois, les sous, le pouvoir, s’incarnent forcément dans la silhouette d’un cravaté aux traits durs.

Quelques titres de chapitres : « Les clés d’un personnage réussi : Les sept dimensions ». Un personnage réussi s’inscrit dans sept champs, majeurs et mineurs. Notons en rouge que le personnage réussi doit parler aux sens du lecteur, à sa morale, partager ses dilemmes, porter ses préoccupations. « Un dialogue qui fonctionne » : A quoi sert le dialogue (Il fait avancer l’intrigue par sa contribution informative), comment l’entamer, comment le clore, les trois principes du dialogue (réussi). Au milieu de la revue, exemple pratique avec un chapitre d’un roman de Stephen King, qui illustre la « tension narrative ».

Et ça continue, avec des conseils sur la police de caractère, le délicat choix de l’interligne, des marges.

Je suis rentré chez moi. Mon chapitre Deux m’attendait, un chapitre deux en chantier, loin d’être habitable, va y avoir du travail pour sauver l’enfant, pour tout dire, mais il y a une phrase ou deux assez mystérieuses, qui me suggèrent de ne pas tout balancer et passer à autre chose, ou faire un truc concret de ma journée. L’œil sombre, le cœur serré, j’ai repensé à cette revue (En fait, je n’avais pas cessé d’y penser sur le trajet du retour). Les lignes sur l’écran sont devenues le fil d’un funambule amateur au-dessus du magma de nuages sous lequel gronderaient les chutes du Niagara. Je ne connais rien aux trois règles du personnage, aux sept lois du dialogue, aux commandements de la tension narrative, je n’ai pas ces clés à mon trousseau, je n’ai aucune clé, même. Je ne réuni pas de fond documentaire (Il y a un chapitre sur ça, oui), je ne tiens pas de fiches bristol sur mes personnages (Denis Kremer, 52 ans, commissaire de police, alcoolique, dépressif depuis la mort de sa femme, née Gisèle Kermadec, de Quimper, un cancer foudroyant, Denis Kremer, 1,74m, 87 kilos, membre d’un club d’aéromodélisme, sans enfant), je ne dessine pas d’arbres généalogiques dans des cahiers (Oui, oui !), je ne tiens pas de journal (« Le vrai écrivain écrit chaque jour, qu’il pleuve, neige, ou vente, il écrit une heure par jour »), Bristol, tirer une marge pour observations ultérieures.

Je ne connais rien de tout ça. Je n’ai jamais pris de cours, je le suis souvent (Pris de court), mes personnages sont à peine esquissés, me narguent, ils s’échappent, j’ai parfois envie de les tuer (Mais je tue assez peu). Je ne médite pas ma troisième phrase (Il paraît qu’il faut), ni la page 99. Sur mon fil, je prends conscience du vide abyssal sous mes pieds. Le même vide abyssal qui revient lorsque je commence une histoire, qu’elle n’est que frémissement électrique, trois notes de musique, assez intrigantes pour avoir envie de trouver son refrain. On commence une histoire, et au fond c’est toujours la première, on se retrouve démuni, on se sent gauche, lourdingue, on croyait avoir appris des expériences des précédentes, mais tout est nouveau, à refaire, à expérimenter.

Finalement, monter soi-même son ordinateur ne doit pas être si difficile.

 

 

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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