Au-dessous du Volcan

En refermant ce livre, je me pose une question :

Les écrivains marquent t’ils leur époque, ou est-ce l’époque qui fait ses écrivains ? Au-dessous du Volcan est un livre de 1947. Il me semble que la réelle période de fécondité littéraire du XXème siècle va des années 20 aux années 60. Ils y sont tous : Faulkner, Proust, Grossman, Céline, Hemingway, Kafka, Orwell, Camus, Woolf, Pessoa, Rigoni Stern, et des dizaines d’autres encore. Et si un écrivain est aussi un visionnaire qui sait humer le temps au-delà de ses clichés et percer sa nature profonde, à ce monde dont on nous parle tant, Philip K.Dick ne dépare pas la liste. Et à cette petite liste toute personnelle il me faut désormais ajouter ce Malcom Lowry, qui s’ennuyait dans ma bibliothèque, et qu’une personne chère m’a suggéré enfin de lire.

Il est difficile de parler de ce livre. Maurice Nadeau prévient dans la préface : Les chef d’œuvres sont d’abord hermétiques. Au moins difficiles. Ils mettent le lecteur à contribution. Exigent sa concentration, sa patience. Ils n’acceptent pas n’importe qui. Appellent d’autres lectures. La première ne les cerne pas. On les referme avec ce sentiment d’avoir manqué quelque chose (Indice d’un bon livre). Dans l’inventaire, nous sommes conscients de ne pas avoir tout compris, éclairé. Nous pressentons aussi que nous pourrons lire ce livre dix fois, que nous n’en viendrons pas à bout. En revanche nous pressentons que chaque lecture sera aussi riche et passionnante que la précédente, que ce livre est virtuellement inépuisable, et l’excitation vient aussi de cela, il y a une chouette d’or dans ce livre, savoir que nous ne la trouverons pas n’empêche pas de la chercher.

De quoi s’agit-il ici ? Une petite ville du Mexique, le 1er novembre, jour des Morts, grande fête religieuse et à bien des égards païenne du pays, le 1er novembre 1937. Le consul de Grande-Bretagne, Geoffrey Firmin, consul rongé par l’alcool au point de ne plus pouvoir se baisser pour enfiler des chaussettes, Geoffrey Firmin, pilier de toutes les cantinas du district, tequila, Mescal, Mescal surtout, finit la nuit seul au bar de l’hôtel Casino de la Selva, où il a bu, bu comme il boit toujours, « jusqu’à la lucidité ». Ce pathétique consul, oublié dans ce bled mexicain par son ministère n’a d’autre but dans la vie que boire, désormais. Il y a du Lord Jim dans ce consul : Il a sur le cœur une faute qu’il ne peut se pardonner. Le Lord Jim de Conrad rêvait de gloire et d’exploits sur les mers, mais le jour où il aurait pu prouver sa bravoure, c’est la peur qui l’a envahi. Le consul a aussi sa béance, qui remonte à la première guerre mondiale. Il y a aussi son ex femme Yvonne, une américaine, ancienne enfant prodige des films d’Hollywood, sa femme qui l’a quitté l’année dernière. Elle se tient derrière lui, à ses pieds sa valise, il est accoudé au bar, il ne l’a pas entendue arriver. Il attend son retour depuis un an, lui écrit des lettres qu’il n’envoie jamais. Elle lui écrit des lettres qu’il ne reçoit pas. Elle a pris son courage à deux mains, elle est revenue. Yvonne n’est plus l’enfant prodige, reine des westerns en carton pâte, sautant sur des chevaux au galop. Elle a vieilli, Yvonne, est devenue une femme, riche d’un rapide divorce, elle n’est plus trop à sa place dans le monde du cinéma et ne le regrette pas. Elle rêve d’une maison au bord d’un lac, d’un bonheur discret et paisible avec ce Geoffrey qui finirait enfin ce livre sur l’ésotérisme qu’il a toujours voulu écrire, ce livre qu’elle corrigerait et taperait. Et ce même jour, revient aussi le frère du consul, Hugh, correspondant d’un journal, qui rentre d’Espagne après un périlleux voyage, où il est allé couvrir puis participer au conflit entre républicains et franquistes. Hugh semble le contraire de son frère, convaincu de l’utilité de l’action, et de la possibilité pour l’individu de faire pencher la balance du Bien et du Mal du bon côté. A l’opposé du cynisme du Consul qui creuse chaque jour plus profondément dans l’alcool à la recherche de la paix.

Le consul, Yvonne, Hugh se retrouvent, ce 1er novembre, tôt le matin. Le roman se décline en 12 chapitres, chaque chapitre représente deux heures. Hugh et Yvonne iront se promener à cheval pendant que le consul va reprendre des forces dans le premier bar qui ouvre. On ira voir une corrida à Tomalin. Il y aura un incident en trajet, un incident désagréable que chacun, pour diverses raisons affectera d’ignorer, mais qui catalysera la fin du roman. Le roman se clos en fin d’après-midi.

Mais il y a un treizième chapitre, ou plutôt un premier, à peu près incompréhensible, qui ouvre le roman. Une scène d’alcoolisation tranquille, bourgeoise, entre Jacques Laruelle, un metteur en scène français, avec qui Yvonne a trompé le consul un jour de détresse, et le médecin local, le docteur Vigil. Ce chapitre a lieu très exactement un an après, au même bar du casino, au crépuscule, c’est à dire au moment où l’histoire, advenue un an plus tôt, se clos (Tragiquement, s’il est besoin de préciser). Il sème des petits cailloux blancs sur le récit qui s’ouvre donc à rebours. Il faut donc s’en imprégner dans le sens chronologique d’abord, puis le reprendre ensuite.

Cette curieuse structure n’étonne pas en cours de lecture, tant les références au cercle, à la cyclicité des temps et de l’espace marquent le texte. C’est la fête des Morts, celle qui revient tous les ans, où les morts revivent et qu’on se doit d’honorer. Sur la place de la ville, il y a des manèges, et une grande roue, qui surplombe le paysage. Avant de rejoindre Yvonne et Hugh pour prendre le bus pour Tomalin, le consul fera un tour de manège, une autre roue qui soudain tournera à l’envers. On va aux arènes, et la vie du taureau se consume en quelques tours de piste au bout desquels il s’effondrera. Jusqu’au nom de la ville, qui est presque un palindrome : Quauhnahuac. Au-delà du cycle, d’autres singularités apparaissent. Le thème des jardins est omniprésent (Le sort du consul basculera d’ailleurs avec sa rencontre avec le responsable des jardins de la province), jardin d’Eden, jardin du consul à l’abandon, qu’Yvonne décidera de rétablir dans sa beauté évanouie. Jardin municipal, avec ses avertissements explicites de punition pour ceux qui ne respecteraient pas son intégrité. Cycles, jardins, chevaux, tout autant, l’action (Si on peut parler d’action pour un tel roman) précisant son cours à des moments clés marqués par la présence ou l’irruption d’un cheval, chiffre 12, et sans doute d’autres que je n’ai pas remarqué, et qui contribuent donc à rendre ce livre inépuisable pour qui veux.

Et puis, il y a l’écriture. Et sa qualité n’est pas le moindre attrait de ce livre. Même traduit, la plume de Malcom Lowry happe. Plume exigeante, sinueuse, explorant plusieurs strates de réalité et de conscience au fil de ses longues phrases.

« … Nuit : Et une fois de plus, le corps à corps nocturne avec la mort, la chambre trépidante d’orchestres démoniaques, les bribes de sommeil apeuré, les voix à la fenêtre dehors, mon nom répété sans cesse avec mépris par des groupes d’arrivants imaginaires, les clavecins des ténèbres. Comme s’il n’y avait pas assez de vrais bruits dans ces nuits couleur de cheveux gris. Non tels que le fracas déchirant des villes d’Amérique, le bruit de pansements arrachés à d’immenses géants à l’agonie. Mais les chiens parias qui hurlent, les coqs qui annoncent l’aube toute la nuit, le gémissement qu’on retrouve plus tard blanc monceau de plumes sur les fils télégraphiques aux arrière-jardins, la peine éternelle qui jamais ne dort du grand Mexique… »

    Au-dessous du Volcan n’est pas un livre facile. Je doute qu’on puisse un jour en posséder toutes les clés. Il n’empêche. Sa lecture est d’une réelle richesse, pour qui en tentera l’effort sans se décourager.

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

Un commentaire

  1. Sirandane
    1 juillet 2020
    Reply

    Merci Bernard de cette grille de lecture. C’est un roman touffu comme la végétation mexicaine, inextricable comme les morts. Je n’avais pas compris le quart de ce que vous exposez avec une puissante clarté…Je vais au moins relire le premier chapitre. Ce que je retiens surtout, c’est la magnificence des images et du style.
    Merci encore

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