1 144 livres, de Jean Berthier

Moi qui racontais comment vider la sienne il y a une semaine, voilà que je viens de lire un livre qui exalte les bibliothèques. « 1 144 livres » est un petit livre stylé, drôle et bien écrit de Jean Berthier, qui, je le pressens, n’est pas tout jeune, mais dont c’est le premier roman. Ce livre, c’est un vrai plaisir de lecture calme et intelligente. L’histoire, elle intrigue : Le narrateur, bibliothécaire de son état, bibliothécaire par amour des livres, homme d’habitudes et pondéré comme le sont en général les bibliothécaires de vocation, reçoit un jour une lettre d’un notaire d’une ville inconnue. Il apprend que sa mère biologique, qu’il n’a jamais connue, lui a légué par testament sa bibliothèque. 38 caisses contenant 1 144 livres. Le narrateur, en effet, en né sous X, et a été adopté, 87 jours après sa naissance. D’ailleurs, à aucun moment le narrateur ne dévoilera son identité, il n’y aura que ce « Je » livré au lecteur,  fantaisie narrative astucieuse.

C’est donc un livre qui parle des origines et est aussi et surtout une ode pleine de finesse à la lecture. Les deux thèmes sont étroitement entrelacés et se répondent. Mais si « l’accroche » du livre est la question des origines, très vite, on sent que ce qui anime l’auteur c’est la lecture. Le volet « Origines » est essentiellement là pour la cinématique : Tout roman se doit d’avoir un mouvement, qui incite le lecteur à avancer dans la narration. Il est très difficile d’écrire un livre « où il ne se passe rien ». Il faut donc un prétexte, introduisant une tension sous forme de question : Un meurtre, une quête, etc. pour structurer le livre et lui donner un écoulement. Ici, c’est cette mère mystérieuse, et cet acte étrange de léguer à un fils que cette mère n’a jamais cherché à connaître ce nombre singulier et étonnant en lui même de 1 144 livres. Très vite, on comprend pourtant que cette mère, ses motivations nous resteront inconnus. Jean Berthier veut nous parler de livres et de lecture, et ma foi, il le fait admirablement bien.

Il a donc produit un livre élégant, à l’humour pince sans rire, mélancolique quant à un monde, celui du livre, qui, il faut bien le dire, meurt lentement. L’auteur sait aussi que la lecture n’est pas innocente, possède sa toxicité. Ce n’est pas un admirateur béat de la chose imprimée. Un éditeur m’a dit un jour : « Ecrire, c’est observer plus, et vivre moins ». Passer sa vie dans les livres, c’est aussi vivre moins. Plutôt que de commenter ce livre, qui est un exercice particulièrement difficile, j’en copie quelques extraits, qui donneront peut-être envie à certains de lire Jean Berthier. Plus qu’un roman, c’est typiquement un livre qui fourmille de citations, de matières à réflexion qui savent assourdir les clameurs d’un monde quelque peu bruyant et superficiel. Aussi une bonne lecture pour ceux qui se lancent dans l’écriture. Berthier a le ton juste, le bon tempo, et comme les bons musiciens, il le maintient de la première à la dernière ligne.

Alors, voilà :

« … Je ne fais pas partie de ces bataillons d’enfants nés sous X qui, requis par le moderne souci de transparence, se lancent à la poursuite de leurs origines. L’origine, hélas, n’est pas comme l’horizon qui s‘enfuit à mesure qu’on l’approche ; il arrive qu’on l’atteigne. Est-on bien sûr des avantages qui s’attachent à sa révélation ? Quelle meilleure connaissance de soi promet-elle ? Quelle souffrance en est adoucie ? Un père, une mère, on est bien aise d’en avoir un ou une. Mais quand ils ne sont pas là, il n’est pas sûr que le résultat de leur recherche vaille mieux que la douleur de leur absence… Autrefois, la douleur, on y mettait un mouchoir dessus, après quoi on le mettait en boule dans son poing fermé et y retenir ses larmes. Aujourd’hui, les incitations sont incessantes qui nous enjoignent d’agiter le mouchoir pour que s’échappe cette parole dont on nous dit qu’elle est une colombe. »

« … On voudrait que les enfants lisent, et le plus tôt serait le mieux; On voudrait qu’ils nous ressemblent, nous qui chaussons nos lunettes car nos yeux sont abîmés, nous qui nous contentons de petits périmètres où se succèdent militairement des phrases tirées a cordeau, nous qui confondons la page avec l’horizon. Mais pourquoi notre amour de la lecture ne se tempère-t-il jamais de la crainte que nos enfants ne s’adonnent trop prématurément à ce retrait plein de silence et parfois d’effroyables pensées ? Pourquoi souhaiter à l’enfant la consolation de la lecture sinon pour accompagner quelque précoce malheur ? L’enfant parfaitement heureux ne lit pas. Il parle à ses semblables, recherche leur compagnie, et comme chien ou chat, la caresse de la vie primitive. Plus l’enfant est proche de la bête, plus proche il est du dieu.

« …  J’ai appartenu de toute mes fibres au monde du livre ; combien de temps va-t-il encore durer ? Dans l’exercice de leur profession, l’ingénieur, le technicien, qu’ont-ils besoin de la littérature ? Un poème ne bat pas de record. Le statisticien, l’informaticien, qu’ont-ils besoin de la littérature, et le sociologue, ami des moyennes, le vendeur de voyages au bout du monde, le promoteur de loisirs à domicile, et même l’organisateur d’évènements culturels ? Communiquer suffit bien à qui se sent furieusement du monde. »

« 1 144 livres », de Jean Berthier, Editions Robert Laffont, Collection Les Passe-Murailles

bfoglino Écrit par :

Auteur de cinq romans, J'ai, pendant des années, envoyé vainement des manuscrits par la Poste à des éditeurs. Cette période d'échec m'a permis de réfléchir et d'étudier les mécanismes de l'écriture narrative. C'est cette expérience, qui m'a permis de me faire ensuite publier, que je souhaite partager avec vous

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